faust et faust

N°33 FW19 , Nane Beauregard

Le mot ou la chose ? L’œuvre ou l’artiste ? Il arrive que les deux coïncident ou du moins fassent corps. Ou pas.

Faust et Faust, c’est comme ça qu’il pensait à eux, les rares fois où il avait le malheur d’y penser, celles où, par exemple, leur nom, ou plutôt le sien, son nom à lui, lui apparaissait dans un journal ou ailleurs. Il se produisait alors dans son cerveau une décharge électrique, une sorte de court-circuit comme quand deux fils se touchent et font péter l’ensemble du système. Et dans ces moments-là, il envisageait une opération du cerveau pour supprimer de sa mémoire le terrible épisode de sa rencontre avec eux. Il imaginait, avec une incroyable précision, un scalpel en train de découper selon les pointillés la part malade, possédée, la part faustienne, de son cerveau et le soulagement qui s’ensuivrait pour lui tout de suite après.

Ludovic Chemarin enfant sur fond bleu (peinture). ©Ludovic Chemarin.

Pourtant, au début, au moment où ils s’étaient présentés à lui tous les deux, il ne s’était pas méfié. Ils avaient l’air si jeune, si naïf et plein d’entrain qu’il les avait même pris pour une bénédiction capable de résoudre tous les soucis de son quotidien. Il ne savait pas encore qu’après leur passage, il ne resterait plus rien, rien qu’un trou noir, rien que le néant, rien, partout dans sa vie.

c’était simple, ils s’occupaient de tout et, en contrepartie, il devait leur donner son nom

Il s’était toujours senti artiste et n’avait jamais eu de question sur ce qu’il ferait plus tard, quelle filière il prendrait ou d’autres questions comme celles sur lesquelles butaient tous ses copains. Lui, c’était ce qu’on appelle une vocation. Et une vocation qui n’avait jamais rencontré aucun obstacle, pas même celle de son banquier de père, qui était, il faut le dire, un gaucher contrarié. Ceci expliquait peut-être cela. Sa mère, elle, au contraire l’encourageait dans cette voie artistique qu’elle n’avait pu emprunter elle-même. Et en attendant que son fils prenne le relais, elle recouvrait intégralement, du mur au plafond, l’appartement familial de petites aquarelles plus ou moins réussies qui provoquaient de violentes crises de claustrophobie chez le père, lequel menaçait régulièrement de se foutre en l’air si elle continuait à boucher l’espace. Telle fut son enfance.

Dessin vectorisé de la signature de Ludovic Chemarin. ©Ludovic Chemarin.

Au début de son parcours, tout allait pourtant pour le mieux. Il avait trouvé une très bonne galerie qui l’avait adoubé, et pendant quelques années, il s’était senti comme attendu par la vie, par le succès et par le milieu de l’art. Il s’était fait ce qu’on appelle un nom. Il avait eu sa petite part de gloire, qui avait duré quelques années, mais un jour tout avait basculé sans qu’il comprenne pourquoi et il avait été obligé d’accepter toutes sortes de compromis pour arriver à trouver de quoi vivre ou survivre au quotidien.

C’est alors que Faust et Faust, avec leurs canines à rayer le plancher, avaient fait irruption dans sa vie. Ils sortaient d’une grande école de commerce et savaient s’y prendre pour convaincre, même s’il n’y avait pas eu grand-chose à faire à l’époque pour le convaincre : c’était ça ou sauter sous un train. Il en était là. Ils lui avaient fait une proposition mirobolante qu’il avait été incapable de refuser : c’était simple, ils s’occupaient de tout et, en contrepartie, il devait leur donner son nom.

c’était comme si son nom lui prouvait qu’il s’en sortait mieux sans lui qu’avec lui

Comment est-il possible de dire oui à une telle proposition, il ne le comprenait pas lui-même aujourd’hui, mais le fait est qu’il avait accepté et qu’il était allé jusqu’à signer un contrat dans ce sens, un contrat qui le dépouillait pour toujours de son nom, devant notaire. À partir de là, il pouvait continuer à être artiste, bien sûr, mais sous un autre nom que le sien pendant que d’autres faisaient l’artiste sous son nom à lui.

Le pire est que les deux individus s’étaient mis à avoir un succès grandissant sous ce nom, qui était lui sans être lui, et à obtenir la reconnaissance qu’il n’avait pas réussi à avoir quand son nom était encore à lui ou sur lui ou avec lui ou encore lui – comme on voudra.

C’était comme si son nom lui prouvait qu’il s’en sortait mieux sans lui qu’avec lui. Il vivait cela comme une véritable humiliation, et devenait fou de rage à chaque succès remporté par son nom qu’il s’était mis à haïr. Comment peut-on vivre en haïssant son nom ? Comment peut-on être le rival de son propre nom ? Cela faisait partie des questions qu’il avait à résoudre, mais dont il savait qu’il ne les résoudrait jamais.

C’est ainsi que, peu à peu, il se sentait devenir une ombre, l’ombre de lui-même, l’ombre de son ombre, l’ombre de sa main, l’ombre de son chien, et chaque fois qu’il croisait son ancien nom inscrit quelque part, il se mettait à hurler de colère et de douleur, ou, d’autres fois encore, il se surprenait lui-même à chanter, comme malgré lui : « Ne me quitte pas, ne me quitte pas, ne me quitte pas », les yeux dans le vague. Mais il savait très bien que c’était trop tard et que, de toute façon, gonflé de vanité et ivre de succès comme il l’était maintenant, le traître resterait indifférent à ses appels, depuis qu’il roulait, cheveux au vent, habillé en Gucci, avec les deux usurpateurs faustiens, à 190 à l’heure dans une merveilleuse et rutilante Ferrari rouge. 

N.B. : Toute ressemblance avec un ou des personnages existant ou ayant existé pourrait ne pas être tout à fait fortuite.