jeff koons

N°30 SS18 , Emma Barakatt

Un contrôle obsessionnel de l’image, une organisation quasi militaire, une stratégie digne d’une agence de publicité… Koons est tout ça, et artiste aussi. Discrète incursion dans une réunion de famille imaginaire, avec 7 convives.

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Le pionnier français : Jean-Louis Froment
Sous l’impulsion de Jacques Chaban-Delmas, alors maire de Bordeaux, Jean-Louis Froment crée en 1974 le Capc de Bordeaux. Jusqu’en 1996, ce dernier sera le directeur artistique de l’un des plus pointus musées d’art contemporain. Avec la complicité d’Andrée Putman, Froment installe dans l’impressionnant entrepôt Laîné ce centre d’art contemporain qui contribuera à révéler de nombreux talents français et à montrer en France les artistes émergents du monde entier, avec une attention particulière pour la scène américaine. C’est cette surprenante acuité qui le conduit à acquérir, pour la collection du Capc (aujourd’hui déposée au Frac Aquitaine), en 1988, une œuvre de 1981 de Jeff Koons. Achetée auprès de la Galerie Sonnabend à New York, c’est encore aujourd’hui la seule œuvre de l’artiste au sein d’une collection publique en France, et non des moindres : une sculpture de 3 caisses d’Altuglas contenant 5 aspirateurs et cireuses Hoover éclairés par des néons. Certainement acquise pour quelques centaines de milliers de francs, cette œuvre, selon les spécialistes, vaudrait aujourd’hui plusieurs dizaines de millions d’euros. En trois décennies, Bordeaux a sa Joconde dans son patrimoine !

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Le collectionneur : Dakis Joannou
Les collectionneurs précoces de Jeff Koons sont rares. Ceux qui, dès le début des années 1980, se sont intéressés au travail de cet ancien publicitaire se comptent sur les doigts des deux mains et, pour la plupart, lui sont restés fidèles. Parmi ceux-là, le Chypriote Dakis Joannou débute dès 1983 et confie à Jeffrey Deitch (à l’époque conseiller en art à la toute puissante Citibank) le soin de le guider dans sa démarche. Très rapidement, l’homme d’affaires méditerranéen fait ses premiers pas dans les galeries new-yorkaises et tombe en arrêt devant une œuvre de Koons, One Ball Total Equili-brium Tank – qu’il acquerra (1985) et qui constituera le début d’une longue amitié artistique. En 1999, Joannou demandera à Koons de concevoir son yacht Guilty, dont la silhouette pop-camouflage est devenue l’attraction criarde des vacanciers de l’île d’Hydra, où Joannou installa un satellite de sa fondation Deste.

l’encombrant bouquet de tulipes, que l’artiste a eu l’idée « d’offrir » à Paris ; car le cadeau, c’est seulement l’idée…

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L’ancien meilleur ami : François Pinault
La carrière artistique de Koons fut marquée par de nombreux « coups » médiatiques, qui auront des répercussions artistiques (et vice versa). Si son mariage avec la Cicciolina donnera un efficace coup d’accélérateur à sa carrière – le propulsant des étroits cercles d’amateurs d’art contemporain au grand public global –, l’installation de son Balloon Dog (Magenta) sur le Grand Canal de Venise, devant la porte du Palazzo Grassi, finira en 2006 d’installer l’artiste dans l’imaginaire collectif. Choisie par François Pinault, cette œuvre devient le symbole de l’installation de l’homme d’affaires français à Venise et s’offre aux millions de touristes, entassés dans les vaporettos naviguant à travers la cité des Doges. Le Balloon Dog y siégera plus d’une année et contribuera à l’élargissement de la renommée de l’artiste. Deux années plus tard, il sera prêté à Versailles dans ce qui deviendra sa première grande exposition monographique. Malgré l’engagement sans faille du milliardaire breton (et propriétaire du groupe de luxe Kering) pour l’artiste américain, ce dernier n’hésitera pas à accepter la proposition – sans doute alléchante – de son historique concurrent LVMH.

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La marque : Louis Vuitton
Jeff Koons n’accumule pas les collaborations, mais lorsqu’il y consent, ce n’est pas avec la discrétion timide de celui qui n’assume pas. Après avoir réservé à la manufacture Bernardaud en 2015 l’exclusivité de la production d’assiettes en porcelaine reprenant ses œuvres (dont le fameux Balloon Dog), l’artiste lance en avril 2017 Masters, avec Vuitton, une « collab » basée sur la série Gazing Ball, qui rend hommage aux grands maîtres de la peinture. Développé dans le secret – verrouillé à double tour comme LVMH en a le don –, le projet est révélé lors d’un dîner de gala au Louvre autour de la Joconde. Visiblement à la fête, Michael Burke, le PDG de la marque, et Delphine Arnault, son adjointe, paradent aux bras de l’artiste et rappellent l’ADN transgressif de Louis Vuitton à ceux qui doutent du bon goût et regrettent le kitsch de l’opération. C’est sans doute au nom de cette transgression que ce projet – dont aucun chiffre n’a filtré – a été développé en tenant à l’écart le directeur artistique en propre, Nicolas Ghesquière. Une capsule qui a du mal à passer…

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L’application : Snapchat
Après les vitrines Vuitton, Koons s’attaque au monde virtuel et s’allie, en octobre 2017, à Snapchat. Avec cette application – utilisée chaque jour par près de 200 millions d’individus –, Koons montre qu’il sait compter et installe 5 de ses œuvres monumentales
dans 5 lieux répartis sur la planète. Les utilisateurs de l’application, en se déplaçant à proximité d’un des sites, sont avertis de la présence de l’œuvre, et via un filtre ad hoc peuvent la découvrir. Ainsi, les amateurs parisiens peuvent admirer sur l’écran de leur smartphone un Rabbit chromé sur l’esplanade des Invalides et un Balloon Swan dans le jardin des Tuileries. Le monde de l’art avait échappé à la vague Pokémon Go, résistera-t-il à Snapkoons ?

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Les galeristes : Jerôme et Emmanuelle de Noirmont
Bien entendu, Koons fait partie de l’écurie Gagosian… mais à côté du bulldozer, il a confié quelques-uns de ses intérêts à ses anciens galeristes français, les Noirmont, qui après avoir mis fin à leurs activités en 2013 ont ouvert un efficace bureau de production d’œuvres d’art. C’est donc à ce couple plein d’enthousiasme qu’a été confié le soin de faire accepter l’encombrant bouquet de tulipes que l’artiste a eu l’idée « d’offrir » à Paris au lendemain des attentats du Bataclan – idée saugrenue qui aurait été soufflée à l’artiste par l’ambassadeur des États-Unis en France, à l’époque. Leur entregent a permis de rassembler les 3 millions d’euros nécessaires à la production de l’œuvre via le « Fonds pour Paris » ; oui, car le cadeau, c’est seulement l’idée… Mais leur talent n’a pas suffi à convaincre les directeurs des musées voisins (Jean de Loisy du Palais de Tokyo et Fabrice Hergott du musée d’Art moderne de la Ville de Paris), qui voient d’un mauvais œil l’installation devant leur porte de cette embarrassante sculpture de 12 mètres.

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Le bon copain americain : Robert Rubin
Ce riche Américain a accumulé suffisamment de richesses alors qu’il fut l’un des traders les plus brillants de Wall Street dans les années 1980 pour entamer des études d’architecture à Columbia et devenir, au tournant des années 2000, l’assistant de Kenneth Frampton, le grand historien de l’architecture moderne. Collectionneur dans l’âme, il s’intéresse de façon précoce au travail de Jean Prouvé et de Pierre Chareau, au point d’acquérir son chef-d’œuvre : la Maison de verre, à Paris. Ayant assumé la responsabilité des American Friends du Centre Pompidou entre 2004 et 2012, Rubin fit publier dans Le Monde en juillet 2017 une tribune grinçante ridiculisant la prétendue générosité de Jeff Koons et mettant en cause le choix du lieu d’implantation de son coûteux bouquet de tulipes. Du pain béni pour les détracteurs de l’artiste qui a fini de convaincre la Ville de Paris. Suite à cette prise de position, elle prit ses distances vis-à-vis du projet du « roi du kitsch contemporain ».