gianni motti

N°20 Summer 15 , Timothée Chaillou

Artiste politique, le suisse Gianni Motti privilégie l’intervention et l’action à la forme plastique. Mais il sait renverser la table : récemment représenté par la galerie Perrotin, il s’évertue à redonner une forme à l’argent qui tend à se dématérialiser et à devenir abstrait.

GM On ne peut pas tout raconter d’une œuvre.

TC Oui, et heureusement d’ailleurs. Les œuvres se dérobent sans cesse, et sont là pour réserver de la surprise. L’art n’est pas un message clair et lisible.

GM : Pour moi, une œuvre parfaite c’est une œuvre que l’on comprend, mais qui ne se dévoile pas totalement. Il doit rester du mystère autour d’elle. Si l’artiste a le malheur de dire : « J’ai fait cette œuvre dans ce but », alors tout le monde va avoir en tête uniquement cet aspect. Il ne va plus sentir ce qu’il y a en plus de cet aspect-là. D’ailleurs, ceux qui font marcher le système, ce ne sont pas ceux que l’on met en avant, mais ceux qui restent dans l’ombre et qui manœuvrent tout. Dans l’art, c’est la même chose, il faut quelque chose d’obscur derrière une œuvre. Finalement, une œuvre d’art pourrait dire : « À qui profite le crime ? » Une « bonne œuvre d’art » est presque une conspiration. J’ai fait une performance pour les collectionneurs Marc et Josée Gensollen à Marseille. On s’est vus chez eux, seuls, un soir. Et le lendemain, on a installé une plaque en marbre dans la rue sur laquelle il est écrit : « Le vendredi 15 novembre 2013 a eu lieu derrière ces murs une conspiration entre Gianni Motti, Marc et Josée Gensollen ».

TC La plaque est fixée sur le mur qui est à l’angle de leur maison. C’est un mur assez bas, du coup, les gens qui lisent la plaque cherchent à regarder par-dessus le mur pour voir s’ils peuvent apercevoir un événement, ou du moins les traces de cette conspiration.

GM Tout à fait. Dès que les gens lisent le mot « conspiration », ils cherchent à savoir ce qui s’est passé, ce qui est caché. Ce genre de performance est difficile à mettre en place, on ne sait pas exactement comment s’y prendre. Comment montrer les traces et les résidus d’une performance ? faut-il exposer un document, un film, une photographie ? Les restes des performances sont des objets qui ont tendance à être fétichisés, des reliques. Mike Kelley parlait de dead things, d’objets inanimés. Dans mon cas, la plaque est la performance même.

quand j’avais demandé la destitution de Pizano [le président colombien], la presse en avait été le relais. aujourd’hui, ce n’est plus possible. les journaux appartiennent maintenant à un tout petit nombre de groupes multinationaux

TC Quelle est ta première performance ?

GM Lorsque j’ai envoyé des cartons pour aller voir des éclipses. J’avais créé une galerie virtuelle, nommée « Spazio Luce » (« espace lumière » en français) et j’invitais les destinataires à regarder une éclipse. Sur les cartons, il était marqué : « Spazio Luce présente Gianni Motti – Éclipse totale de lune », par exemple. La personne ainsi conviée était incitée à se mettre à sa fenêtre à ce moment précis, et à regarder le ciel. Par exemple « jeudi 11 juillet 1991, de 12 h à 14 h ».

TC Les plaques, les cartons, ce sont des formes très classiques d’invitation et de commémoration. Qu’est-ce qui te donne envie d’utiliser ces lieux communs ?

GM À un moment donné, il faut communiquer. Le carton, c’est un moyen de communication comme un autre. Parfois, on pense que certains choix sont classiques, mais c’est simplement par souci d’ouverture de l’œuvre. J’aime beaucoup Young Man looking at Lorenzo Lotto (1967), une photographie de Giulio Paolini d’une peinture de Lorenzo Lotto intitulé Portrait de jeune (1505). En lisant le titre de l’œuvre de Paolini, « jeune homme en train de regarder Lorenzo Lotto », on comprend qu’il a photographié la personne qui regardait Lorenzo Lotto pendant qu’il le peignait. Le titre change tout ! On devrait montrer cela plus souvent aux élèves des Beaux-Arts !

Autoportrait de l’artiste.

TC Et aux commissaires d’exposition aussi ! Quel fut ton premier commissariat ?

GM C’était « In Vivo » à Genève en 1993. J’avais proposé à 80 artistes d’exposer un peu partout dans la ville. Il y avait, entre autres, Robert Barry, qui avait écrit « DESIRE » à l’envers sur une maison. L’œuvre existe toujours. Certaines œuvres sont restées, d’autres ont disparu. Il existe un petit catalogue d’ailleurs.

TC C’est en 1999, lors d’une exposition de groupe à la galerie Analix Forever, que tu décides d’inviter deux « médiums » pour installer les œuvres.

GM Oui, nous étions trois artistes et nous n’arrivions pas à nous accorder pour savoir où installer nos pièces. Pour régler le problème, j’ai appelé un médium, dont j’avais trouvé le numéro dans un journal. Il est venu avec un autre médium pour installer les œuvres que nous avions mises dans un coin. Il a d’abord purifié le lieu, puis l’autre médium a agité son pendule contre un mur. Elle plaçait les œuvres en fonction de ce qu’elle sentait. À l’entrée de la galerie, nous avions mis un petit panneau indiquant que l’accrochage avait été réalisé par des médiums. Plein d’autres médiums sont venus au vernissage, c’était génial !

TC Comment as-tu vécu la récente destruction des œuvres d’art du musée de Mossoul par Daech ?

GM Les Américains ont fait la même chose quand ils ont envahi l’Irak. Ils ont saccagé les sites. Il n’y a pas eu une guerre sans que les soldats saccagent ou pillent. Le but des conquérants, c’est toujours de détruire la culture qui existait auparavant.

TC Là, c’est différent : ce sont les habitants qui détruisent leur propre culture.

GM Oui, mais malheureusement j’ai lu que ce sont les Occidentaux qui ont semé et soutenu financièrement toute cette violence, toute cette zizanie, en Lybie, en Syrie, en Irak, etc. Par exemple, en Lybie, on a aidé les rebelles. Puis ils ont perdu la tête, et maintenant cela donne lieu à des guerres civiles. Moi, quand j’étais petit, j’étais rebelle, on ne m’aidait pas, mais on me punissait.

je trouvais intéressant de montrer l’argent dans sa matérialité. on peut parler de sexe ou de la guerre, mais l’argent reste le dernier des tabous

TC Cela ne peut-être un sujet pour toi, comme lorsque tu as demandé par télépathie au président colombien Ernesto Samper Pizano de démissionner ?

GM Non, c’est trop compliqué. Il y a un moment pour chaque chose. Quand j’ai demandé la destitution de Pizano, la presse en avait été le relais. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Les journaux appartiennent maintenant à un tout petit nombre de groupes multinationaux.

TC Tu penses que certaines de tes séries sont closes, que tu ne pourras plus les recommencer ?

GM Oui, par exemple, les éclipses, c’est fini. J’ai arrêté en 1999. Les journaux, j’ai fini en 2000. Pareil pour les tremblements. Mais on m’appelle encore pour m’avertir d’un tremblement en me demandant pourquoi je ne le revendique pas !

TC Pour toi, « le business, c’est comme un trou noir qui engloutit tout ». Tu es représenté par la galerie Perrotin. Une galerie qui manie habilement son économie et sa visibilité. En écho à ce contexte, Moneybox fut ta réponse : l’intégralité de ton budget d’exposition en billet d’un dollar suspendu au plafond.

GM C’est une galerie qui brasse de l’argent. Moneybox annonçait la couleur : je trouvais intéressant de montrer l’argent dans sa matérialité. On peut parler de sexe ou de la guerre, mais l’argent reste le dernier des tabous. […] Il y a pas longtemps, j’ai visité une banque qui a acheté une de mes pièces. Le bâtiment est immense et pourtant il n’y avait aucun signe d’argent. Pour moi, les financiers, c’est comme les artistes conceptuels. Ils fabriquent de l’argent à partir de rien et nous le prêtent avec des intérêts ! C’est comme Yves Klein, qui a vendu de l’air !

TC Dans une société où l’argent devient de plus en plus immatériel, tu rappelles sa tangibilité.

GM Oui, cela devient presque obscène. J’ai aussi présenté Moneybox dans un musée de Zurich. Il y avait un côté très paisible et à la fois terriblement oppressant, avec l’odeur de l’argent qui flottait dans l’air. Les dollars sont en chanvre et ont une odeur très forte ! Aujourd’hui, le but suprême des économistes est de faire disparaître la monnaie. Ils veulent que tout soit payé par carte. Comme cela, il y a un contrôle de A à Z sur tout ce que tu achètes, où tu vas, etc. Moi je veux prendre le contrepied de cette tendance. C’est pour cela que je fabrique des billets en bronze.

Gianni Motti, One Dollar, Série 1998 E81601539A, 2009, bronze peint, courtesy Galerie Perrotin.

TC Pour toi, aujourd’hui, y a-t-il des artistes, auteurs ou intellectuels qui continuent et font perdurer les avancées sociales et culturelles des années 1960-70 ?

GM Avant, les gens réfléchissaient beaucoup plus. L’information circulait quand même, les gens étaient plus tranquilles et avaient l’occasion de réfléchir beaucoup plus en étant davantage en contact avec le cosmos. Maintenant, la surinformation venue d’Internet et des médias nous rend idiots.

TC C’est à nuancer. D’ailleurs tu n’as pas de compte Facebook ou Instagram, et tu n’es pas présent sur les réseaux sociaux. Est-ce parce que tu t’en méfies ou parce que tu n’y trouves aucune utilité ?

GM Je n’ai pas le temps pour ces choses-là. Si quelqu’un veut me contacter, il n’a qu’à m’appeler. C’est quand j’arrête la télévision et Internet que j’entre en communication avec l’univers : du coup j’ai des milliards d’amis ! Si je regarde la télévision ou que je vais sur Internet, je ne suis pas dans la communication : je lis des trucs idiots, je vois des vidéos débiles et je peux y passer des heures pour voir deux trucs intéressants au final. Je n’ai pas besoin de cela ! De toute façon, chacun fait en soit ce qu’il se passe dans le monde. […] Un jour, quelqu’un a créé un faux compte à mon nom avec ma photo. Finalement, j’ai pu le contacter pour dire que cela portait préjudice à ma galerie, et lui faire fermer le compte. Mais entretemps, on me disait : « Oh ! Mais tu ne réponds jamais sur Facebook ! » Plus de 33 000 personnes me suivaient. Et puis un jour, pour une exposition, j’ai dit basta ! J’ai pris un tissu, j’ai écrit « I am not on Facebook », je l’ai signé et l’ai exposé ! C’est comme Richard Serra, lorsqu’il a vu les images d’Abu Grahib en 2003, il a pris une toile, il a dessiné un prisonnier et il a marqué « Stop Bush ». J’ai trouvé ce geste génial. Ça n’avait rien à voir avec son travail habituel.

TC Dans le cadre de Manifesta 2, tu as fait une intervention pour défendre le prisonnier kurde Abdullah Öcalan en reconstruisant à l’échelle sa cellule sur l’île du Main à Francfort. Öcalan est le fondateur du parti des travailleurs du Kurdistan et il est lui-même emprisonné sur l’île d’Imrali en Turquie. Comment analyses-tu le fait qu’il soit toujours emprisonné ? Es-tu toujours en contact avec les activistes qui demandaient sa libération ?
GM J’ai eu pas mal de menaces de la part de la Turquie après cette affaire. D’ailleurs, l’ambassade avait appelé les organisateurs de Manifesta pour faire retirer mon œuvre. Mais les Allemands ont refusé et la pièce est restée. Après cela, j’ai participé à l’exposition « Hardcore » de Jérôme Sans au Palais de Tokyo. J’ai invité les activistes à venir. Ils étaient devant le musée et sont restés pour manifester durant toute l’expo. Après le Palais de Tokyo, ils m’ont invité à me joindre à un grand rassemblement kurde comme il y en a tous les deux ou trois ans en Allemagne. J’y suis allé. C’était à Francfort, il y avait 300 000 personnes, c’était incroyable ! À un moment donné, on m’a demandé de venir à la tribune et de faire un discours. Je ne savais pas quoi dire, alors on m’a dit : « Parle d’art », ce que j’ai fait.

TC Finalement, cela ne te terrifie pas tant que cela d’être face à un public !

GM On me dit souvent que mon travail est politique. Mais tout est politique ! Si quelqu’un veut qualifier mon travail de politique, qu’il le fasse, mais ce n’est pas à moi de dire cela. La vie de chacun, les choix qu’on fait tous les jours, tout cela est politique. La vie est faite de plein de choses : un soir tu vas à un cocktail au Bristol, le lendemain tu es dans un avion pour Londres, le soir d’après tu es dans un squat. Qu’est-ce qui est le plus politique là-dedans ? Est-ce qu’aller au Bristol c’est plus politique que de ne pas y aller ? C’est pour cela que lorsqu’on me dit que mon travail est politique, je ne sais absolument pas quoi répondre. Le travail d’un cuisinier est politique.

TC Ta biographie se résume à ces deux phrases : « Gianni Motti vit à Genève. Il mène une vie exemplaire. » En quoi est-elle exemplaire ?

GM J’essaie d’être libre le plus possible.

TC Et tu souhaites servir d’exemple ?

GM Oui, je trouve cela important l’exemplarité. Tu peux demander à tous les régisseurs avec qui j’ai travaillé, ils te diront que tout s’est très bien passé. Je ne suis pas un artiste capricieux. […] Je n’ai pas été formaté à certaines choses, et quand on me parle de culture pop américaine, je ne comprends pas à quoi on se réfère. Peut-être parce que je n’ai pas eu la télévision. Cela fait vingt ans que je n’ai pas vu un film, ni mis les pieds au cinéma. Et je ne me force pas, tout est naturel. Je ne l’ai pas voulu, c’est comme cela. C’est peut-être ça la vie « exemplaire ». J’aime bien cette formule. En plus, les gens se demandent ce que je fais pour avoir une vie exemplaire, cela rejoint l’idée du mystère dont on parlait au début de notre conversation. Si je t’explique exactement pourquoi j’ai choisi ce mot, cela perd tout son intérêt. Et puis ce mot, « exemplaire », permet de s’interroger sur soi-même. Cela élève un peu la pensée.