richard orlinski

N°32 SS19 , Emma Barakatt

Artiste ou as du marketing ? Richard Orlinski est ignoré des amateurs d’art, mais compte parmi les plus gros vendeurs français – signe que volume et qualité ont peu à voir. Il n’en demeure pas moins un indice de ce que grand public et acteurs publics comme privés considèrent comme art.

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SON MEILLEUR ENNEMI : XAVIER VEILHAN
Voilà deux artistes qu’il ne vaut mieux pas réunir dans une même exposition. En effet, Veilhan, artiste français dont les œuvres font partie de nombreuses collections prestigieuses, privées comme publiques, attaqua Orlinski en 2013 pour parasitisme. En faute : les sculptures facettées du second qui empruntent à un vocabulaire initié par le premier et dont l’utilisation, notamment lors de sa grande exposition à Versailles en 2009, avait marqué les esprits. Un an de procès plus tard, et alors que Veilhan et son galeriste Emmanuel Perrotin réclamaient plus de 2 M€ de dommages et intérêts, le tribunal les a finalement déboutés, estimant que les artistes avaient des univers distincts, et condamnant en somme les deux artistes… à cohabiter, et les amateurs d’art à choisir clairement leur camp. Tout comme les journalistes. Furieux d’avoir lu l’éloge d’Orlinski dans Paris Match quelques années plus tôt, Xavier Veilhan refusa toute interview au magazine alors même qu’il représentait la France à la Biennale de Venise en 2017. On attend toujours le génie (du marketing) qui parviendra à inventer la collab’ Veilhan × Orlinski !

Orlinski vit dans un monde parallèle dont il a inventé le fonctionnement et les valeurs. Il ouvre en 2017 sa galerie « 100 % Orlinski » dans le triangle d’or parisien

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SA MARQUE : HUBLOT
On ne compte plus les marques auxquelles Orlinski s’est associé : The Kooples, Daum, Disneyland Paris et une liste infinie d’hôtels « de prestige ». Il semblerait que les marques se bousculent pour obtenir les faveurs de « l’artiste français le plus vendu au monde ». La dernière en date est Hublot. Lancée avec faste l’an passé à la foire de Bâle (pas Art Basel, mais Basel World, « la » grande foire d’horlogerie, mais tout de même à Bâle !), le chronographe Orlinski peut difficilement cacher sa signature. Mégafacettes et couleurs flashy, la première version était fabriquée en céramique teintée dans la masse selon un procédé top secret – que la Nasa jalouse sans doute – à la manufacture suisse. Juste avant Noël, les partenaires qui ont de la suite dans les idées, ont annoncé la sortie de 200 exemplaires en titane. On attendra Noël prochain pour l’or massif.

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SON GALERISTE
Orlinski vit dans un monde parallèle dont il a inventé le fonctionnement et les valeurs. Oublions donc les nababs de l’art contemporain que sont les Gagosian, Perrotin ou autres Hauser & Wirth. Son meilleur galeriste : Richard Orlinski ! En effet, il ouvre en 2017 sa galerie « 100 % Orlinski » dans le triangle d’or parisien. En parallèle de ce qu’il convient de voir comme un flagship, une myriade de galeries saturent la planète de ses œuvres. Là encore, ces « revendeurs » (dont le Normand Robert Bartoux) ne se situent pas dans les lieux habituels de pèlerinage des mordus d’art contemporain. Rien à Bâle, ni à Venise, encore moins à Kassel, mais des vitrines à Honfleur, Singapour, Megève, Gstaadt, Monaco, Miami ou encore Dubaï.

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SON PRESIDENT : EMMANUEL MACRON
En plus de son travail de plasticien, Orlinski est DJ et même MC ! Un travail qui utilise le même diamètre de ficèle que pour son travail de sculpture : pyrotechnie et danseuses sexy, comme des Claudettes au service d’une chorégraphie acrobatique, le tout sur une bande-son qui enfile les succès du moment. Ce sens de la nuance n’a pas échappé aux équipes du candidat Macron qui n’ont pas hésité à booker l’artiste pour fêter, devant la pyramide du Louvre, la victoire du candidat En Marche ! Le dimanche 7 mai 2017 marquera l’apogée de sa carrière de DJ… et certainement sa fin. Devant une foule chauffée à blanc venue applaudir son champion, les recettes d’Orlinski n’ont pas reçu l’enthousiasme attendu malgré des danseuses déchaînées. Un souci technique a fini de saper sa prestation, qui s’est achevée sous les huées des militants impatients.

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SON EQUIPE DE FOOT : LE PSG
Le 15 mai 2017, la fondation du PSG organise sa traditionnelle vente aux enchères, dont les fonds récoltés viennent financer des actions philanthropiques et sportives en direction de jeunes défavorisés. Devant un parterre impressionnant d’éminences des médias et des affaires, les joueurs de foot venus avec leurs épouses s’affrontent sur les quelques lots mis en vente sous le marteau d’Artcurial. Mais l’un d’eux suscite une bataille parti-culièrement féroce : un Wild Kong d’Orlinski aux couleurs du club. Avant la vente, Neymar, la star de l’équipe, avait confié sa volonté de l’acquérir… éveillant ainsi les convoitises et les ardeurs d’en découdre. Ce sera finalement Kylian Mbappé qui l’emportera, mettant sur la table 550 000 euros et coiffant son coéquipier brésilien. Bien entendu, ce record a mécani-quement fait grimper le prix des œuvres de l’artiste. Champion du monde !

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SA CRITIQUE : ROXANA AZIMI
C’est la critique du Monde, dans un long article paru en février 2018, qui a donné corps à cette génération d’artistes dont le travail réside davantage dans leur talent marketing que dans la singularité de leurs créations. Dans ce papier, la critique d’art associe Orlinski à l’artiste Laurence Jenkel. Lui fait des animaux, elle des sculptures géantes de bonbons recouverts de motifs (logos, drapeaux…). En effet, leur profil est similaire : en marge des « circuits officiels », des galeries reconnues et des institutions, ces deux artistes français sont parmi les plus vendus dans le monde. Preuve que le marché se déconnecte, peu à peu, de la réalité artistique ? Pas sûr… quand on se souvient l’ostracisme dont furent frappés, en leur temps, les Bernard Buffet, Georges Mathieu ou encore Vasarely, il n’est pas certain que le marché – et l’histoire de l’art ? – n’offre pas une seconde victoire à Orlinski face à Xavier Veilhan. Wait and see…

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SON DOUBLE : JAKUB ORLINSKI
Dure année pour Orlinski… Pour un artiste qui a fait de son nom une marque s’imposant dans le monde entier via Internet et les réseaux sociaux, ces derniers ont vu un parfait homonyme sortir du bois. Venu de nulle part (en fait de Pologne) et par surprise, un jeune contre-ténor de 28 ans au physique attrayant casse le mur du buzz en plein été 2017. En plein festival d’Aix-en-Provence, le jeune artiste est invité par France Musique pour interpréter un air de Vivaldi. En bermuda et chemise ouverte, sa voix d’ange, sa technique parfaite et sa dégaine font trembler les compteurs. Trois millions de vues plus tard (en quelques semaines) le jeune Orlinski crève les écrans, les plateaux télé et devient la coqueluche que toutes les scènes se disputent. Plongé tant dans la culture lyrique que dans le hip-hop, il vient brouiller le référencement de notre artiste dans Google. Désormais, deux « Orlinski » se disputent les faveurs des algorithmes, et celui issu de la génération Y infusé de musique baroque vient brutalement ringardiser les gimmicks du cinquantenaire qui refuse de vieillir. Le vieux monde tient sa revanche.