je n'aime pas prague

, Payam Sharifi

Je crois résolument au pouvoir de la négation. Cela ne veut pas forcément dire qu'on revoit ses attentes à la baisse; au contraire, la négation exige une forte responsabilité.

Par exemple, avant un voyage au Brésil, j'ai essayé de donner corps à mes préjugés défavorables envers le Brésil, ville phare de la sensualité. Cette rigueur me dictait de relire Voyage ou bout de la nuit de Céline, comme un antidote misanthropique au positivisme qui m'attendait dès que j'allais mettre le pied sur la piste de l'aéroport Antonio Carlos Jobim. On nous dit sans cesse que l'amour et la haine sont les deux faces d'une même pièce. Dans les économies aussi obsédées que les nôtres par la production, la haine, qui incite la négation, produit un effet destructif nécessaire: celui de la dissuasion. Le fait de nier la légitimité, voire l'existence d'un endroit, nous permet d'y être d'autant plus sensible. Dans les voyages comme dans l'amour, plus la chute est rude, plus elle nous semble douce, après coup.

Je n'aime pas Prague

Ou devrais-je dire que je n'aimais pas Prague jusqu'à il y a quelques semaines. Mon aversion était plus ancienne: elle a commencé à Rennes en 1993, à la fin de mon année de seconde. J'avais décidé de partir en voyage et de rayer de ma liste les choses exotiques, à faire quand on est américain en Europe. La seule que je n'avais pas encore faite: partir en train. Je me suis retrouvé dans un compartiment rempli d'Australiens, il faisait nuit et la seule lumière semblait venir des cheveux blonds de mes voisins, qui, à chaque lampadaire que le train passait, scintillaient comme le feu d'une bougie. C'est à ce moment-là que j'ai appris l'existence d'une ville du nom de Prague.

Feignant de dormir pour ne pas avoir à parler avec les autres, j'en entendais un qui disait: « ... Paris, Venise, Amsterdam, Barcelone, c'est de la connerie. Toutes ! C'est à Prague que ça se passe, mate. » Le « ça » qui se passait, c'était la dévaluation de la couronne tchèque, dont le taux chutait suite aux conséquences économiques de la Révolution de velours. En 1993, c'était la folie: tous les jeunes touristes à sac à dos-les backpackers¬se précipitaient à Prague en quête d'une pinte de bière à des prix de pays en développement1. Plus tard, les rares fois où j'achetais le Wall Street Journal Europe ou le Financial Times, je m'amusais de lire que les multinationales américaines, d'Oracle à Avis, comptaient s'implanter à Prague avant tout autre endroit en Europe. Si Prague était l'Europe de l'Est, je me disais qu'elle était l'Europe de l'Est light. La capitale tchèque s'effaçait de ma mémoire. Prague était devenue l'avant-poste d'un capitalisme triomphant.

Le Disneyland de l'Europe de l'Est

Il y a peu de temps, Prague a surgi de nouveau. Pendant une brève période passée dans le milieu de la pub à Londres puis à Paris, j'ai découvert que les agences et boîtes de production européennes tournaient la plupart de leurs films publicitaires à Prague. C'était rentable, fiable (pas comme la Pologne ou la Roumanie) et très beau. Un peu comme Toronto, qui sert de substitut à New York pour l'industrie d'Hollywood, Prague était rarement Prague. En fait, Prague pouvait tout jouer : la France, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie et même la Russie (ce qui a dû faire mal au nationalisme naissant des Tchèques), mais jamais Prague.

J'avais une impression de déjà-vu. Prague comme destination préférée d'un type d'étranger consommateur et superficiel. Or cette fois, ce n'était plus les backpackers universitaires qui voyageaient en Europe mais pas très loin, c'était leur forme adulte et aussi peu critique : le milieu de la pub. L'argument revenait à ça : c'est peu cher, les filles sont belles et la ville aussi.

Ma copine polonaise ajoutait ses propres raisons à l'assassinat en règle que j'opérais mentalement. «Prague est une vendue.» Je lui demandais si elle ne disait pas ça par pure rancune; les Tchèques jouissaient de plus de liberté que tout autre peuple de l'ancien bloc, à cause de leurs frontières avec l'Ouest, en l'occurrence l'Autriche. « Les Tchèques sont mous. Ils boivent de la bière, pas de la vodka ni d'alcool fort. C'est normal que leur capitale dépasse en beauté toute autre capitale européenne de l'Est: ils n'ont pas résisté aux Allemands.»

Donc, quand, il y a quelques mois, mes parents m'ont proposé de les accompagner pour un voyage à Prague, au lieu de lancer des litanies au sujet des révolutions hussites ou de répéter mon aversion pour tout ce qui est Bohême, j'ai fait semblant de m'enthousiasmer en répondant: « Oui, pourquoi pas? » Il faut être rigoureux dans la haine comme dans l'amour, me rappelai-je. Au fur et à mesure des dix dernières années, j'ai constitué le cas « Payam Sharifi contre la ville de Prague ». J'avais vécu en Russie pendant dix-huit mois, où j'ai blindé ma crédibilité slave. J'ai surtout commencé à regarder Prague avec le dédain et le mépris d'un apparatchik soviétique en 1969, peu de temps après le Printemps de Prague, où les chars soviétiques et de huit autres pays du Pacte de Varsovie ont envahi Prague et écrasé les réformes tchèques.

À peine sorti de l'avion à Ruzyne, je n'ai parlé qu'en russe, et ai fait le sourd quand on me répondait en anglais; j'ai réussi à contrarier et leurrer toute personne à qui j'avais affaire. Ce révisionnisme linguistique a isolé les deux composantes de la population qui contribuaient à l'image de Prague comme celle de l'Europe de l'Est light: les jeunes et les riches. Les jeunes parce que personne en dessous de la trentaine ne parlait plus le russe, langue étrangère autrefois obligatoire. Et les riches parce que, plus que tout les autres, ils voulaient montrer le côté prospère de leur pays: ce que l'anglais et l'allemand renforçaient mais que le russe sapait.

Ce qui est étrange, c'est qu'on semble avoir des desseins même quand on voyage pour ses loisirs. Le mien : celui d'un moderniste sans la moindre honte qui était déterminé à trouver quelque contribution culturelle significative au XXe siècle. Au bout de quelques balades dans la ville, on a commencé à remarquer des corniches étranges sur certaines colonnes et des moulages bizarres autour des fenêtres des maisons. Dans le nove mesto2, la ville prenait les allures d'une scénographie de Meyerhold. Après quelques recherches, on a découvert qu'à Prague, et presque exclusivement à Prague, les principes du cubisme avaient été travaillés dans les arts appliqués. Comme un rêve voué à l'échec, entre 1910 et 1914, Pavel Janak, Josef Gocar, Josef Chochol et Vlastislav Hofman ont créé des chandeliers, des sucriers, des chaises et des immeubles cubistes. Des angles bondissent des façades alors que les côtés des immeubles se dessinaient en relief. Les armoires, normalement les pièces les plus imposantes d'un intérieur, jouissaient d'un dynamisme inattendu.

Plus tard, on a même déniché des exemples de l'architecture symbolique, comme si les nouvelles d'Alexander Blok avaient servi pour les plans de construction. Sans parler même du chef-d'oeuvre d'Adolf Loos, la villa Müller, située au nord-ouest de la ville.

J'ai succombé aux charmes noirs et dorés de la ville. Les Américains, Australiens et Anglais sont partis. Prague n'est plus le chouchou des agences de voyage depuis bien longtemps. On ne remarque pas les expatriés si facilement. Eux aussi ont grandi, se sont mariés avec des Tchèques et ont des enfants. Ou bien ils visent plus haut, maintenant, à la nouvelle frontière du capitalisme triomphant: la Chine.

1 À la même époque, vers 1998, Berlin était tout ce que Prague n'était pas. Là où Prague était pittoresque et impeccablement préservée, Berlin était sale et reconstruite en masse. Si Prague était presque excessive et baroque, Berlin était renfermée et punk. Prague prospérait alors que Berlin bouillonnait peut-être créativement mais, économiquement parlant, était toujours au bord de la faillite.
2 Nove mesto veut dire littéralement nouveau quartier, mais il date du XIVe siècle