damien hirst

N°28 Summer 17 , Emma Barakatt

Tour à tour admiré et déconsidéré, Damien Hirst a marqué les trois dernières décennies de l’art contemporain de sa provocation et de son acuité. Portrait à travers les 7 rencontres qui ont accompagné et façonné son parcours.

.

L’étincelle : Charles Saatchi
Tycoon de la publicité outre-manche et collectionneur émérite, Charles Saatchi entreprend, au début des années 1990, de lancer une nouvelle génération d’artistes. Et comme tout produit a besoin d’une marque, le publicitaire inventera banalement les « Young British Artists », ou YBAs. Parmi ceux exposés en 1992 sous cette bannière, Damien Hirst montre ses premiers requins, plongés dans des aquariums géants remplis de formol. Le choc de la découverte déconcerte critiques et collectionneurs, qui y décèlent la force d’un Francis Bacon. En 2002, le torchon brûle : le pygmalion ne reconnaît plus son artiste, qu’il accuse de n’être intéressé que par l’argent. Il décide de se séparer de ses œuvres les plus anciennes aux enchères… qui seront rachetées par l’artiste lui-même !

.

La commissaire : Elena Geuna
Comme beaucoup des familiers de Hirst, Geuna n’aime pas les parcours rectilignes de la noblesse muséale. En effet, c’est par le marché de l’art que cette Italienne de presque 60 ans a débuté son parcours. À Londres, chez Sotheby’s, elle s’impose au sein de l’équipe qui organise les ventes d’art moderne et part pour New York au tournant des années 1990. C’est là notamment qu’elle rencontre François Pinault. Ayant quitté Sotheby’s en 2000, Geuna devient rapidement la commissaire des expositions blockbuster, et la courtière des transactions de haut vol. Bénéficiant de la confiance des plus importants artistes du moment, on lui doit notamment Jeff Koons à Versailles, Rudolf Stingel à Venise il y a quelques années et, cet été, Damien Hirst au Palazzo Grassi, à la Pointe de la Douane.

.

L’hémisphère gauche : Hugh Allan
Depuis leur rencontre, durant leurs études d’art à Leeds, Damien Hirst et Hugh Allan ne se quittent plus. Même s’il serait caricatural de penser qu’il ne s’occupe que de l’intendance, Hugh Allan dirige néanmoins toutes les sociétés de la galaxie Hirst : Science Ltd., son atelier où s’affairent des dizaines de personnes ; Other Criteria, la maison d’édition en charge des publications et des multiples de l’artiste, mais aussi la Newport Street Gallery, de 3 500 m2.

.

Le mécène : François Pinault
D’extraction modeste comme lui, entrepreneur comme lui, déterminé comme lui, curieux comme lui… Hirst a sans doute trouvé en Pinault le mentor nécessaire à l’épanouissement de sa créativité. L’homme d’affaires breton lui réservait déjà en 2006 les plus spectaculaires salles de son Palazzo Grassi, alors fraîchement remanié par Tadao Ando ; la plus majestueuse salle de l’étage noble montrait toute la palette de l’artiste, squelettes, animaux plongés dans le formol, médicaments. L’exposition inaugurale du lieu empruntait même son titre à une œuvre de l’Anglais : Where are we going? Dix ans plus tard, leur relation semble s’être approfondie puisque c’est la totalité du palais et de la Pointe de la Douane qui permettent à Damien Hirst de déployer le récit de la découverte d’un invraisemblable trésor immergé… et de marquer son grand retour après dix années de quasi-silence.

.

La maison de vente : Sotheby’s
Hirst aime les gros coups. Avant Venise, c’est à Londres en 2008 qu’il a joué gros. Enjambant le privilège de sa galerie officielle Gagosian, Hirst et les équipes de Sotheby’s imaginent une vente exceptionnelle : 200 œuvres sorties directement de l’atelier proposées aux enchères. Le sort voudra que la date choisie coïncide avec celle de la faillite de Lehman Brothers… qui marquera l’entrée du monde dans la crise des subprimes. Malgré les conditions économiques chahutées, la vente est un succès : 200 M$ et la quasi-totalité des œuvres cédées. La maison de François Pinault (Christie’s) aurait-elle failli dans l’obtention de cette vente historique ? Personne ne sait si elle fut même consultée, mais l’histoire retiendra que Sotheby’s a réussi, en 2008, un pari que tous les observateurs pensaient perdu d’avance.

.

Le stratège : Frank Dunphy
Irlandais natif de Dublin, il suffit de dérouler la vie de Frank Dunphy (près de 80 ans) pour ne croiser que succès et réussites. Dunphy est en effet le « comptable » des plus grands noms du show-business britannique. En 1995, il vend sa société pour se consacrer à la carrière de Damien Hirst, dont il a fait, par son flair et ses conseils avisés, l’artiste le plus riche du monde. La vente aux enchères, c’est son idée, tout comme la fabrication de l’œuvre la plus chère, In the Name of God, qui consistait en un crâne incrusté de milliers de diamants. Vendue immédiatement 50 millions de livres, cette œuvre bénéficia d’une exposition médiatique qui fit de Hirst une star planétaire.

.

Le galeriste : Larry Gagosian
Entre le plus puissant galeriste du monde et l’artiste à succès, les relations sont houleuses. En décembre 2012, le monde de l’art est stupéfait d’apprendre le divorce de ces deux-là, mariés durant dix-sept ans. Si certains pensent que Gagosian n’a pas apprécié l’organisation, par l’artiste et sans sa collaboration, de la vente aux enchères de pièces auxquelles il n’avait pas forcément accès, on dit l’artiste vexé de voir décliner le volume des ventes faites par son super-galeriste. Alors que tous les galeristes du monde convoitaient l’artiste le plus bankable du moment, Hirst préféra s’isoler et travailler sur de nouveaux projets (dont celui de Venise). Et en 2016, en avril, les deux parties d’annoncer leur remariage et d’inviter le monde de l’art à contempler la dot : le stand de Gagosian lors de la foire Frieze New York, entièrement consacré à Damien Hirst. Sold out après quelques heures. Business, as usual.