tino sehgal

N°24 Summer 16 , Emma Barakatt

L’artiste a décidé de ne pas laisser de traces de son travail, mais simplement des expériences et des souvenirs. Il a cependant croisé le chemin de professionnels comme d’amateurs éclairés, qui ont contribué à donner un certain écho à son travail ; en voici les 7 familles.

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Le critique français
Conservateur au Centre Pompidou, critique d’art, inspecteur de la création artistique au ministère de la Culture, Michel Gauthier s’empare dès 2007 de Tino Sehgal et lui consacre un texte fondateur dans les Cahiers du Musée national d’Art moderne (automne 2007, numéro 101). Son article, « Tino Sehgal : la loi du live », est le premier texte fouillé rédigé en français sur son travail et demeure, encore aujourd’hui, une référence. Le même Michel Gauthier œuvre en 2010 pour l’acquisition de This Situation par le Centre Pompidou, malgré « l’exotisme » de la procédure voulue par Sehgal. Partant du principe que le monde actuel croule sous les biens et les marchandises, il préfère ne pas participer de cette prolifération. « Cet achat a fait l’objet d’une rencontre orale, le 20 avril 2010, chez un notaire, expliquera au Monde Alfred Pacquement, le directeur du musée. L’artiste a énoncé les règles qui régissent l’œuvre pour que nous les ayons en mémoire et que nous puissions ensuite les consigner dans un dossier conservé au musée. » Aucun certificat, aucune captation vidéo, aucune photographie… Le notaire, le directeur du musée (depuis parti à la retraite) et Michel Gauthier sont les seuls à connaître la formule de cette œuvre.

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Le galeriste
Exigeant, Jan Mot l’est certainement. Devenu galeriste sans le vouloir, cet historien de l’art s’est d’abord spécialisé dans la peinture italienne du XVIIIe siècle. Puis sa galerie « en chambre » a attiré à Bruxelles une importante communauté de collectionneurs et amateurs, émoustillés par cette adresse qui ne circulait que par bouche à oreille. Aujourd’hui installé dans la prestigieuse rue de la Régence, il a conservé goût et fidélité pour les parcours artistiques exigeants. Il organise la première exposition de Sehgal en 2003 et l’emporte dès l’année suivante à la foire de Bâle. Le titre de l’œuvre proposée : This is competition !

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Les collectionneurs
Pas de certificat, pas de trace… Les collectionneurs restent tout aussi discrets quand ils acquièrent une œuvre de Tino Sehgal. Si les chiffres restent théoriquement secrets, on parle d’une performance en 2010 (en édition de six) à un prix oscillant entre 85 000 et 145 000 dollars. On dit aussi que deux psychanalystes marseillais auraient acquis une œuvre de Sehgal, mais comment vérifier, sinon en donnant foi à la parole des collectionneurs ?

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Le chorégraphe
En 1999, Sehgal participe à la création de la pièce Xavier Le Roy, signée par Jérôme Bel, mais en fait conçue par Xavier Le Roy, chorégraphe français. Sehgal collaborera ensuite à plusieurs pièces avec lui, jusqu’en 2003, dans Projet, qui signera son abandon de la scène chorégraphique pour celle des arts plastiques.

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L’inspirateur
Difficile de distinguer une seule référence dans le travail de Tino Sehgal. Si on pense naturellement à Yves Klein et aux nouveaux réalistes, qui, les premiers, ont décidé de dématérialiser les œuvres d’art (au point de ne produire que des certificats qui attestaient de l’existence d’une œuvre sans réalité matérielle), les motivations de Sehgal sont autres. C’est davantage par conscience environnementale qu’il décide de ne pas produire un objet supplémentaire. Entre Attac et Yves Klein, Tino Sehgal, qui a étudié les sciences économiques, fait le grand écart.

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Les performeurs
Le travail de Sehgal s’appuie sur le corps de l’autre, à travers les performances qu’il imagine : un enfant qui demande aux visiteurs ce qu’est le progrès, d’autres performeurs qui mettent le visiteur d’un musée devant un continuum d’expériences et de situations. Au-delà, dès lors que la documentation de son travail est inexistante, c’est encore aux spectateurs que s’en remet Sehgal, à travers la mémoire qu’ils garderont de ses performances et peut-être qu’ils transmettront oralement, sans davantage de trace.

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Le directeur de musée
Si les connaisseurs ont tous en mémoire la rétrospective incroyable de Sehgal au Guggenheim de New York (l’entrée au musée était alors contingentée afin que chaque visiteur vive une expérience de 1 h 30, passant de performance en performance), c’est au Van Abbemuseum d’Eindhoven que la première grande exposition sur son travail a été organisée. Lui emboîtant le pas, Corinne Diserens, historienne de l’art d’origine suisse alors à la tête du Musée des beaux-arts de Nantes, présente en février 2004 la première exposition française consacrée à Sehgal. Exigeante et prospective, Diserens, nommée l’année précédente, se fait remarquer des élus nantais par le caractère jugé élitiste de sa programmation. Deux ans plus tard, le maire de la ville Jean-Marc Ayrault décidera de ne pas la reconduire à son poste. Corinne Diserens sera la commissaire de la Biennale d’art contemporain de Taipei qui se tiendra à partir de septembre 2016.