thomas hirschhorn

N°25 Fall 16 , Emma Barakatt

Artiste sans concessions dont l’identité plastique est reconnaissable entre toutes, Thomas Hirschhorn a un parcours émaillé de rencontres déterminantes ; résumé en 7 familles.

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La ville

Au cœur du 9.3, les Laboratoires d’Aubervilliers ont reçu, produit et montré tous ceux qui ont compté dans la scène plastique et chorégraphique contemporaine. Ce projet à la saveur utopique, emporté par la dynamique Yvane Chapuis, invita dès 2001 Hirschhorn. En 2004, il signe à Aubervilliers son projet le plus ambitieux et certainement le plus politique : la construction d’un musée au pied d’une cité de la ville. Le Musée précaire Albinet, au pied de la rue éponyme, propose durant douze semaines quelques-uns des trésors du Centre Pompidou et du Fonds national d’art contemporain. Dans cette construction précaire, construite par les habitants du quartier et faite d’Algeco sont programmées huit expositions autour d’artistes qui ont voulu, comme Hirschhorn, changer le monde : Malevitch, Dalí, Le Corbusier, Mondrian, Léger, Warhol… Si certains ont pu l’interpréter, a posteriori, comme l’embryon du Centre Pompidou mobile lancé sept ans plus tard, d’autres, témoins de cette expérience, se souviennent de rencontres uniques entre l’art et des populations souvent oubliées par les institutions culturelles. « Une œuvre d’art, pas un projet socioculturel », répétait Hirschhorn.

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Le premier (et dernier) patron

À peine diplômé de la Schule für Gestaltung de Zurich, le jeune graphiste suisse Hirschhorn arrive à Paris. Il rejoint en 1984 l’atelier Grapus, fondé après Mai 68 autour du graphiste Pierre Bernard. Proche du PCF, Grapus est alors le laboratoire où les formes visuelles contestataires s’élaborent au service des nombreuses villes communistes et des théâtres qui fleurissent alors. Selon les sources, il y restera entre une demi-journée et moins d’une semaine. Mais une chose est certaine : après cette expérience, il abandonnera le design graphique pour se lancer dans un travail de plasticien. Ce bref passage lui permettra de mieux appréhender le paysage culturel et politique français.

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La complice

Yvane Chapuis n’est pas à proprement parler une star de l’art contemporain, comme on en rencontre souvent autour des grands artistes. Si elle s’intéresse d’abord à l’art en mouvement (performance, danse), cette historienne de l’art a toujours été dans l’action artistique, précise et sans concessions. Après quelques expositions remarquées dont Yvane Chapuis signe le commissariat dans les années 1990, elle prend la direction des Laboratoires d’Aubervilliers et sera la complice du Musée précaire Albinet, de Thomas Hirschhorn. Journaliste (Art Press, Mouvement), elle ne cessera ce dialogue avec l’artiste. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2012, elle y mènera une recherche autour de la « sculpture sociale », concept inventé par Joseph Beuys dont Hirschhorn peut être considéré comme un héritier. Aujourd’hui, cette historienne militante dirige le département recherche de La Manufacture, centre de formation en théâtre et en danse à Lausanne.

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La galeriste

Née dans une famille de mélomanes (son père était passionné par les compositeurs russes du début du XXe), Chantal Crousel choisira plutôt les arts visuels. Mais, à l’instar de sa passion pour les musiques ethniques (notamment la musique arabo-andalouse, dont elle connaît par cœur la profondeur du répertoire), elle montrera des artistes venus d’autres mondes : un projet mené avec détermination depuis plus de trente-six ans, dans le Marais. Flamande de culture, belge de nationalité et parisienne de cœur, Chantal Crousel est avant tout une citoyenne du monde qui a soutenu, dès ses débuts, Thomas Hirschhorn, avec qui elle partage de nombreux combats.

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Le musée

En à peine quinze ans, le centre d’art parisien le Palais de Tokyo (qui n’a rien d’un musée) a invité Thomas Hirschhorn à deux reprises. La première, à l’instigation de Nicolas Bourriaud qui a remarqué son travail à l’Hôpital éphémère, squat artistique du 18e arrondissement et véritable marmite de la création des années 1990, où Hirschhorn fera sa première « exposition » en 1992. En 2004, Bourriaud, qui dirige alors le Palais de Tokyo, invite Hirschhorn à installer durant vingt-quatre heures, pour la Nuit blanche, un environnement qu’il crée de toutes pièces : salle de documentation, pièces d’échange et de conférence, et salles audiovisuelles consacrées au philosophe Michel Foucault. Se succéderont non-stop, du samedi 2 octobre au lendemain midi, écrivains et intellectuels qui y prendront la parole. Cette installation figure « un cerveau en action » dans lequel le public est invité à cheminer. Dix ans plus tard, en 2014, le Palais de Tokyo l’invite à nouveau et il propose cette fois « Flamme éternelle », ou une anticipation de « Nuit debout » ; au milieu de barricades, braseros et 20 000 pneus, une agora chaotique avec des prises de parole et une programmation de conférences. Et, toujours, l’artiste lui-même qui accueille et guide les visiteurs.

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Le collectionneur

Voilà un personnage aussi important qu’attachant. Gilles Fuchs, 80 ans passés, carbure toujours à la curiosité pour les nouveaux talents et les artistes de demain. Après une carrière à la tête de la maison Nina Ricci, ce collectionneur avisé crée il y a plus de vingt ans l’Adiaf, la plus importante association française de collectionneurs, puis, en 2000, le Prix Marcel Duchamp, équivalent français du Turner Prize britannique. Dès les années 1990, Gilles Fuchs et son épouse, Marie-Françoise, collectionneront les œuvres de Thomas Hirschhorn, au point d’être souvent les principaux prêteurs privés d’expositions consacrées à l’artiste au côté du collectionneur Jean Brolly, devenu depuis galeriste. En 2000, le jury du tout premier Prix Marcel Duchamp, présidé par Alfred Pacquement, élisait Thomas Hirschhorn lauréat. Une fierté et une émotion supplémentaires pour Gilles Fuchs, qui lui remit le prix.

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Le critique

Rien n’étant plus précieux pour Hirschhorn que le dialogue et la rencontre, il est difficile à l’étude de sa bibliographie de tisser un réseau critique stable. Multipliant les projets dans les pays les plus divers, son travail fait l’objet d’articles et de publications tous azimuts. Cela dit, s’il y a un historien d’art qui s’est penché, le premier, sur le cas Hirschhorn, c’est Fabrice Hergott, aujourd’hui directeur du musée d’Art moderne de la Ville de Paris. En 1991, ce jeune conservateur (tout juste 30 ans) travaille au musée de Saint-Étienne et répond à l’invitation de Sylvie Philippon, jeune critique qui lance Omnibus, une « gazette de l’art contemporain ». Précurseur du foisonnement éditorial consacré à l’art contemporain des années 1990 (suivront Bloc-Notes, Purple Prose, Documents…), ce magazine trimestriel est aussi ambitieux sur le fond qu’audacieux dans sa forme puisque son graphisme, volontairement dense et confus, est confié au graphiste-illustrateur Placid. Dans le premier numéro d’Omnibus (qui en comptera 32), Fabrice Hergott signera l’un des tout premiers articles parus sur Hirschhorn : « Thomas Hirschhorn, une échelle de Jacob. »