polyvintage

N°35 SS21 , Mathieu Buard & Céline Mallet

Polynectare. Recette ou considération nominale qui engage une attitude face à la matière et aux procédés de production. En mode contemporaine ? Réédition, recycling, upcycling, repumping, circularité, création, recréation, régénération, vintage, seconde main et consorts. Le temps et la matière sont entrelacés, pris dans une relation riche de postures inventées ou réinventées...

 … Du patrimoine réinvesti au retour de la seconde main, de l’économie de la fin de vie des objets à la production circulaire, du passage de l’obsolescence programmée au service de réparation disparu puis retrouvé. L’époque serait désormais à la dépouille des stocks et des restes, avide telle une chiffonnière post-industrielle. À quoi assiste-t-on alors ? À la nécessaire redécouverte du refoulé d’un système, ou au possible écueil d’un greenwashing généralisé ?

Margiela Martin

À la fin du XXe siècle, un jeune homme passé par l’Académie Royale d’Anvers, puis Jean-Paul Gaultier à Paris, décide de lancer une mode à son nom, ambitieuse et radicale. Les gestes à l’œuvre dans la Maison Martin Margiela vont progressivement déconstruire le vestiaire moderne pour mettre à jour et en forme les tensions qui auront sous-tendu son histoire : le système industriel et l’artisanat, la singularité ou la standardisation des corps, la banalité ou la rareté haute couture, l’opulence et la pénurie, le nécessaire ou le luxe et leurs différentes appréciations. Dès la première collection intitulée « l’été 90 », les modèles qui défilent dans un squat du 20e arrondissement parisien sont vêtues de t-shirts improvisés à partir de sacs plastique de supermarché. Margiela Martin est sans doute le dernier couturier qui aura été le plus fécond en termes de décisions conceptuelles.

Défilé Maison Martin Margiela, AH 12-13

On appelle cela une matrice : nombre de créateurs aujourd’hui vivent encore sur ses décisions. Parmi elles, le recyclage et le détournement d’objets, de matières et autres rebuts : ainsi un pull fabriqué à partir de chaussettes militaires en 1991 ou un bustier composé de gants de cuir récupérés en 2001 exaltent-ils le système D des périodes de guerre, et anticipent tout l’upcycling actuel. Évoquons également les lignes « Réplica », où la Maison aura réédité des pièces vintage à l’identique après sélection affûtée, prenant soin d’étiqueter les caractéristiques et la provenance des accessoires ou vêtements trouvés. Comme Alessandro Mendini avec ses célèbres re-designs, et contrairement à nombre de marques ou maisons qui chinent allègrement dans le répertoire passé et copient en faisant mine de n’en rien laisser paraître, Martin Margiela a ouvertement posé la question du patrimoine, de l’archive, et de « l’originalité ».

nombre de créateurs aujourd’hui vivent encore sur les décisions de Martin Margiela. Parmi elles, le recyclage et le détournement d’objets, de matières et autres rebuts

E2

Complémentaire et contemporain de Martin Margiela, le studio E2 composé de Michèle Meunier et Olivier Chatenet construit un label dans les années 1990 qui s’appuie sur des pièces de mode vintage transformées, augmentées, actualisées en un sens. Ici la saisonnalité, la question du stock et même de la série disparaissent, laissant l’idée de collection ou d’une industrie de la diffusion au vestiaire. E2 développe alors une garde-robe expérimentale, faite de pièces uniques, où la seule expression est celle du goût.

Robe E2 composée avec d’anciens foulards

Le principe fondateur réside dans le fait de chiner d’anciens stocks de tissus, d’imprimés, de carrés, de blouses, de robes et autres pièces vintage attachées à l’histoire du luxe et de la mode, et de procéder, avec une précision et une élégance empruntées à la couture, à une série de réassemblages et d’accords, flattant l’ancienne matière noble d’un lifting stylistique. Ce pas de côté, le décalage et les ajouts feront de fait de la pièce vintage un original inédit, qui a la singularité d’une pièce unique, et achronique. Ainsi, partant d’un vestiaire historique croisé des maisons Hermès, Lanvin, Yves Saint Laurent, Chloé… Michèle Meunier et Olivier Chatenet engagent un geste artisanal, une recréation sensible et osée dans une perspective de valorisation intrépide et déhiérarchisée d’un vestiaire riche du passé, prenant acte du patrimoine en le réagençant. Entre recyclage, upcycling et contre-emploi, le vêtement exprime sa matérialité, les imprimés s’entrelacent, la notion d’auteur, de griffe, de signature est déjouée dans un grand palimpseste, une somme d’histoires au présent : « vintage is now » selon l’aphorisme piquant énoncé par Monsieur Chatenet.

XULY.Bët

Lamine Badian Kouyaté dans un autre genre encore, depuis 1991, fonde une marque où le recyclage est pris au sens immédiat, épuisant les stocks et les rebuts, position prise de mesurer l’écart avec un système non sustainable et la poursuite de ce système en adhérant totalement à la distribution et la diffusion. Ici, en remixant les natures textiles dans un grand jeu d’accords plurivernaculaires, explorant ce que l’on pourrait nommer une urbanité africaine contemporaine, l’ambition est bien de concilier identité textile et écologie.

XULY.Bët, SS 2021

Prêt-à-porter dans la limite des quantités disponibles, conscience ou acuité d’une modification à venir, diagnostic aussi de la précarité du système tout feu tout luxe qui poursuit d’inonder le marché d’un niveau de gamme paradoxal, éphémère et durable, XULY.Bët, c’est l’émergence d’une mode chamarrée future, dont le désir d’une brisure se manifeste dans l’hybridité.

Andrea Crews

Au tournant des années 2000, Maroussia Rebecq, issue des Beaux-Arts de Bordeaux, fonde le label alternatif Andrea Crews, dont les membres récupèrent des vêtements de seconde main pour les déconstruire et réinventer des allures aussi pop que singulières, tout contre l’efficacité mainstream de la fast fashion. Andrea Crews organise très tôt des performances autour de l’upcycling dans des centres d’art, où des monticules impressionnants de vêtements témoignent déjà de la surproduction et du gaspillage.

Pièce Andrea Crews, réalisée à partir de kimonos recyclés

À l’entrée du Palais de Tokyo en 2002, Andrea Crews déploie pour les visiteurs le joyeux bordel de son atelier, l’inventivité de ses couturiers-artisans et activistes, les vêtements en train de se faire en direct, dans le cadre d’un partenariat avec le Secours Populaire qui aura fourni à l’occasion l’abondante matière première. Puis il y a le travail avec les associations et les écoles, les workshops qui initient les jeunes générations à la libre expression d’un style, hors des injonctions normatives ou élitistes. Outre sa dimension écoresponsable, Andrea Crews est ainsi porté par le collectif, le faire-ensemble, la collaboration ouverte et horizontale, dans un élan subversif et démocratique – le DIY punk en héritage.

Andrea Crews organise très tôt des performances autour de l’upcycling dans des centres d’art, où des monticules impressionnants de vêtements témoignent déjà de la surproduction et du gaspillage

Petit H

Hermès, maison remplissant les critères de responsabilité sociétale (RSE), à savoir contribuer au développement durable, penser les logiques environnementales et celles du droit du travail, envisager l’industrieuse activité processuelle et humaine… Hermès donc, aura déployé avec Petit H une gamme créative d’objets avec les restes luxueux des matières premières ou des fragments d’objets ne passant pas certains réquisits qualitatifs.

Dromadaire Petit H.

Sans énoncer une logique de second marché ni d’écologie au sens strict, Petit H est un modèle de re-création qui trouve un système économique très étroit. Là, le réemploi tient lieu du motif, poursuivant la valorisation de la production de la matière d’amont, le geste et l’artisan plutôt que vanter un recyclage factice. L’innovation tient lieu ici de la bonne distance prise avec le contexte.

Vivienne Westwood

En 1976, Vivienne Westwood et Malcolm McLaren inventaient l’allure punk et son bricolage enragé, malmenant le vestiaire moyen de la working class anglaise à coup de lacérations, d’épingles à nourrice, de références SM et de slogans anarchistes. Quelques dizaines d’années plus tard et une carrière au long cours, Vivienne Westwood affiche sur son site la charte vertueuse d’une « Maison moderne », avec force détails et précisions, allant de la raréfaction progressive des objets produits à la réutilisation des stocks existants (soit aussi un sourcing de matières extrêmement proactif), revenant sur les conditions et la rémunération des personnes travaillant pour la marque et ce jusque dans la répartition équitable des genres, affirmant le respect de la condition animale.

Vivienne Westwood

Westwood, depuis l’indépendance de sa Maison, assume ainsi se servir de la mode pour poser un geste manifeste à vocation globale qui n’hésite pas à défiler. Même si, au côté de l’indéniable beauté et recherche de ses pièces vestimentaires trempées d’histoire, les accessoires et les bijoux fantaisie restent en bon nombre sur l’e-shop du site… Mégoterait-on ? On peut discuter de tout. Comme l’indiquait le patron d’APC Jean Touitou à Géraldine Sarratia dans un podcast pour M, le magazine du Monde publié en novembre 2020, « la mode, ça devient une science dure ».

Marine Serre

Régénérée, c’est ce qu’annonce une partie de la garde-robe proposée par Marine Serre depuis le site de la marque éponyme. Non pas recyclée et réagencée, cantonnée à l’art du faire, mais bien ce terme à la portée métaphysique, car il s’agit de sortir de l’écueil morbide de l’apocalypse qui vient. Un scénario avec lequel joue très sérieusement cette jeune créatrice poreuse au contemporain dans ce qu’il a de plus urgent et problématique. La première collection de Marine Serre, intitulée « Radical Call for Love », s’inscrivait dans le sillage des attentats de 2015 en France, travaillée par la mode dite modeste ou d’obédience religieuse ; Serre est encore célèbre pour avoir inventé sa propre version de la virgule de Nike, qu’elle aura convertie en croissant de lune depuis son premier atelier de la Porte de Clignancourt ; et ses modèles, en combinaison de survie avant le Grand Dérèglement, auront porté très tôt un masque… antipollution.

Robe Marine Serre, AH 20-21

Il est remarquable de voir combien les gestes que d’autres rattacheraient à la déconstruction comme à la révision de l’existant s’incarnent chez elle au-delà de la sphère mode, dans une perspective dramatique plus vaste. D’anciens jeans sont alors mis en pièces, démontés comme on « décarrosse » une bagnole, puis réassemblés et gravés au laser du fameux croissant. La variation de chaque modèle tient ici de la nature, analogue aux veinures du marbre, de la matière première, d’une singularité que le studio participe à faire renaître, qu’il s’agisse de denim, de maille, de foulards ou de tapis. Le client n’a donc qu’à bien se tenir. Ici, la dimension post-industrielle prend tout son sens, où se jouent les mécanismes d’une « reconstitution d’un tissu ou d’un organe détruit » – upcycling dans le texte, renaissance par temps noir.

chez Marine Serre, d’anciens jeans sont mis en pièces, démontés comme on « décarrosse » une bagnole, puis réassemblés et gravés au laser du fameux croissant

Kevin Germanier

Comme ses contemporains, le jeune Germanier récupère et surcycle par économie et nécessité. Il y a pléthore de textiles, de vêtements et d’accessoires en instance de déchet là-dehors, pléthore de stocks à convertir en futurs trésors. Ainsi ces perles de verre que Germanier rattrape depuis Hong Kong avant que ces dernières ne soient enterrées. Sauf que Germanier développe avec elles une technique de broderie rapide à l’aide de silicone, et déploie des surfaces chamarrées pour un langage irisé, précieux, festif et spectaculaire, loin de l’allure austère que d’aucuns attribueraient par paresse à l’idée d’un vêtement vertueux.

Robe Kevin Germanier.

À rebours du déconstructivisme ironique de Margiela, ou de l’aura post-apocalyptique de Marine Serre, Germanier ennoblit toutes les surfaces avec une prodigalité joyeuse : perles, strass et paillettes, éclats de peinture, métallisation… ravivent les combinaisons et les robes parées d’opulents volants en biais dignes des années Palace. Chaque matière reste bien de seconde main pourtant, et la façon reste essentiellement artisanale. Björk et Beyoncé paradent ainsi en Germanier, qui invente depuis 2018 un art fastueux de la débrouille, rappelant aux filles d’ici-bas qu’elles peuvent être responsables et divas.

Weston Vintage

J.M. Weston, l’illustre maison de chaussures française, s’est éprise du geste de faire un pas de deux en ouvrant une branche nouvelle « Weston Vintage » fondée sur l’idée d’une restauration partielle de paires « vétustes** », ne gardant que la partie de cuir patinée, les ressemelant intégralement, et en les rechaussant leur donnant une assise neuve ; les souliers ainsi réhabilités sont à nouveau prêts à l’emploi. L’idée ici est double : instiller le sentiment d’une élégance intemporelle que la Maison dispense depuis plus d’un siècle, et décrire la désirabilité de ces accessoires à vie, comme de la robustesse des procédés de fabrication des cuirs, et de finitions belles et pugnaces.

Publicité Weston Vintage

Une forme de circularité aussi, vertueuse paire de mocassins, par exemple, qui entre en possession d’un nouveau propriétaire. En magasin, donc, au côté des neuves et nouvelles, des modèles contemporains dessinés par le studio, et discutant le pavé aux modèles historiques s’ajoutent désormais les shoes vintage qui portent la patine du temps, la couleur introuvable, qui sont l’exemplaire unique avec cependant le confort du premier jour, d’un premier porté, oxymoron délicat d’une jouvence automnale.

**Ici cependant pas de cuirs avachis, de trous ni de griffures ou déchirures manifestes.

Weston Vintage est fondée sur l’idée d’une restauration partielle de paires de chaussures « vétustes », ne gardant que la partie de cuir patinée, les ressemelant intégralement

refashion.fr, Woolmark

Il est vrai que de nombreuses maisons, enseignes et fournisseurs auront pensé la circularité, feinte ou réelle, de leurs fins de stocks et rebuts de collections, d’une seconde vie mode d’emploi si l’on actualise Perec. Re_fashion est une plateforme, label pédagogique autant que processus, qui apparaît comme le modèle visible des bonnes résolutions industrielles. « Eco-organisme » ou design de service qui accompagne le recyclage et la conduite des matières dernières, ce site énonce les modalités d’un réagencement des flux et des opérateurs. Individuel ou collectif, se connectent ici des acteurs responsables ou souhaitant s’y apparenter. Dans une dynamique promotionnelle des filières et des nouvelles pratiques, Woolmark valorise avec sa matière première les laines régénérées, le local, les particularismes et l’histoire d’un matériau, au risque d’horizontaliser les références et les genres à défaut de pointer les expertises. La dimension pédagogique demeure cependant le la dans ce cas et impulse comme le retour de la compréhension, un temps retrouvé, à savoir la connaissance de la matière, et le bon sens de son usage. Labels ou estampes que l’on achète, comme une lettre de cachet…

Anouschka/Passage/Chez Sarah

Avenue Coq, dans les étages, dans le marché de Saint-Ouen, au fond d’une ruelle, sur les plateaux d’un entrepôt rue Auguste-Barbier… ici il est affaire d’historicité et de source de jouvence. À Paris, donc, ces garde-robes ou collections fragmentées sont à louer. Elles deviennent l’une des ressources primordiales, le sang neuf et pourtant vieux des modèles et des façons réinjecté dans les studios des maisons à bout de souffle, pressurisés par les six voire douze collections à pondre pour satisfaire l’appétit vorace du retail, et de son marché du renouvellement permanent. Alors, ces sourceurs de trésors, experts des vestiaires anciens, griffés ou seulement traces d’époque, vintage, ou « vêtements historicité », sont des sinécures offrant un répertoire construit et proposant des gammes à repiquer. Ici, aussi, sitôt que l’on nomme un style, un créateur ou un genre de mode, la bibliothèque des formes s’emballe et déballe ses archives, en y mettant le prix ; le vintage devenu manne, non pas seulement de costume, mais comme producteur des nouvelles du futur. Les rééditions sont tues. L’upcycling des anciens modèles, les resized et new variations sont légions. Les studios sont contents.

Sotheby’s, Christie’s, Drouot, Artcurial…

Ce qui aux enchères s’emporte à prix d’or, ce qui rentre au cénacle par une main levée digne d’un pouce impérial romain lors d’une vente qui solde de tout compte les collections de merveilles et de raretés sur mesure d’une icône passée – cinématographique si l’on pense à Catherine Deneuve, lorsqu’un catalogue édité pour l’occasion fait raison… –, le travail patrimonial des maisons de ventes n’est plus simplement l’archive du passé mais bien une nouvelle économie, fructueuse et valorisée. Revalorisante même, au terme d’une considération historique, d’une force d’art et de l’exceptionnalité supposée ou effective de ces pièces retrouvées. La mise en circulation devient l’objet du désir des studios, des collections patrimoniales, des fétichistes, des spécialistes, des spéculateurs et des musées. Cette dynamique exponentielle ouvre un second marché, rejoint ici le marché de l’art et s’augmente, à la manière des livres et ces ex-libris, des reliques magiques, Horcruxes et ex-voto possibles, insignes d’une maison, de son créateur et des égéries ou clientes passées. Le second marché comme le néo-musée ?

Vinted and co

Dans une perspective très second marché, mais sans l’attache de l’ex-libris et plutôt sous le mode de la bonne affaire ou du good deal, les plateformes de revente font circuler à vitesse grand V, à coup de Chronopost et presque aussi promptement qu’un service de livraison de repas à domicile, les vêtements et accessoires dits de seconde main. Parce qu’ils n’appartiennent à personne (selon l’éponyme alter ego d’Ulysse), aussi parce qu’ils sont griffés cependant, ces objets retournent dans le marché du désir et entretiennent un retour patrimonial particulier, celui d’une forme quasi numéraire, ou l’odyssée d’une valeur consommée et d’un héritage pécunier. Chiffonnier du Web, les affaires vont bon train et la clientèle, se croyant presque en boutique, commence à exiger les services princiers que l’achat de première main proposent ; on croit rêver.

Les belles pierres

Ou plutôt pierres secondes, la haute joaillerie, face à la raréfaction des matières premières et prenant acte du sentencieux « les diamants sont éternels », regarde les pierres que sont les frontispices des noblesses héritées d’un nouvel œil, suggérant que les bijoux de la couronne ne sont pas ainsi nommés sans raison. Aussi, en parallèle des nouvelles pierres synthétiques, les grandes maisons du luxe démontent les anciennes parures pour retrouver du frais, du cash, du new dans les vieilles pierres, les nouvelles rivières. Là, point d’obsolescence, le forever opère. La seconde main n’en est pas une totalement et induit que le patrimoine est source et ressource. Le roi est mort, vive le roi.

Prada et Jacquemus

Brûler les invendus ? Délicat par les temps qui courent. Burberry en a essuyé le scandale en 2018, en se débarrassant sans ménagement de plus de 30 millions d’euros de produits. Très mal lui en a pris. L’ire des réseaux comme des médias n’a pas tardé à gronder : cynisme mercantile, catastrophe industrielle, hérésie carbone, désaveu violent de la valeur réelle du produit, sacrilège patrimonial. Une vaste erreur de stratégie. La marque anglaise aura été prise au piège d’un hypercapitalisme marchand consumant tout sur son passage : aller vite pour ne rien perdre… mais enfin perdre beaucoup rétorquent désormais les logiques contemporaines et leur morale, car cette sauvagerie relèverait désormais de l’ancien monde. Il suffit au contraire d’oser convertir un invendu en possible archive du futur. Et le parer ainsi d’une valeur ajoutée inédite, au sein d’une temporalité étendue, et retrouvée. À l’exemple du jeune créateur Simon Porte Jacquemus, trop amoureux de ses créations quelle qu’en soit la saison pour les anéantir, trop audacieux pour les brader simplement et se remettre aux affaires. Une robe signée Jacquemus millésime 2016 ne saurait donc être un vulgaire encombrant, c’est un objet de mémoire. Et on ne liquide pas les stocks, on organise une rencontre, une célébration, où Jacquemus vous accueille à bras ouverts dans son monde, pour une rétrospective. La Maison ne s’en portera que mieux… Affaires vertueuses ! Les Italiens Prada auront eux mis cette année aux enchères les pièces de la collection de l’hiver 2020 au profit de l’Unesco, et la presse d’évoquer le succès de cette vente de « collectors ». La griffe élabore ainsi depuis sa seule prérogative sa place dans l’histoire des formes et leurs titres.