catherine millet

N°22 Winter 15 , Timothée Chaillou

Rédactrice en chef historique du mensuel Artpress, Catherine Millet porte un regard distancié sur les politiques culturelles successives, les institutions et les évolutions du marché de l’art.

TC Au début de l’automne, les professionnels de la culture attendent l’annonce de la loi de finances pour l’année à venir. L’attention se porte sur les chiffres plutôt que sur les projets. Le budget est le mètre étalon de la considération du président et de son gouvernement envers la culture. Concernant les projets liés aux arts plastiques, quels furent les moments de « flamboyance » qui ont jalonné ces cinquante dernières années ?

CM Nous avons eu tous les cas de figure. D’abord, il me semble que le milieu de l’art n’a jamais été aussi peu concerné qu’aujourd’hui par l’action ou la non-action des ministres de la Culture. En septembre, un certain nombre d’artistes et de personnalités du milieu de l’art ont commencé à s’agiter à cause du projet de loi sur la liberté de création. Pour eux, c’était enfin le moment de faire valoir certaines de leurs attentes. Mais je ne suis pas certaine qu’ils y mettent beaucoup d’espoir. Le moment de flamboyance a été celui de Jack Lang, cela va de soi. D’ailleurs, tous les ministres qui lui ont succédé – des bons et des moins bons, ou plutôt des concernés et des moins concernés – n’ont fait que continuer son action. Il n’y a jamais eu de véritable remise en cause de ce qu’il avait mis en place. Son action a permis l’augmentation des budgets, qui ont baissé par la suite. Depuis un certain temps, c’est stationnaire, il me semble.

TC Le budget de la culture a augmenté d’un pour cent cette année.

CM Cette année, nous rééditons, en poche, L’Art Contemporain en France, qu’il a fallu actualiser. Or, avec l’équipe de Flammarion, nous avons eu un mal fou à obtenir des chiffres un minimum sérieux de la part du ministère de la Culture. Avant, vous trouviez cela en ligne. Là, il a fallu chercher et chercher encore, faire des tas de demandes, jouer des influences, pour obtenir quelques maigres chiffres.

à artpress nous avons été très critiques avec la politique de jack lang, que nous trouvions démagogique. je n’aime pas que l’on dise : « tout le monde est artiste »

TC Cela vient certainement du fait qu’ils ne sont pas fiers de ces résultats… Quelles sont, parmi les initiatives de Jack Lang, celles qui perdurent encore aujourd’hui et qu’il faut poursuivre ?

CM Tout ce qu’il a fait pour la régionalisation : les centres d’art, les Frac, etc. Bien sûr, il a fallu ajuster les équilibres de pouvoir entre les « scientifiques » dans les régions et les politiques, qui n’étaient pas tous aussi au fait de « la chose culturelle » que Jack Lang et son entourage. Mais aujourd’hui, même s’il y a moins d’argent à injecter dans les régions, des initiatives ont permis de diffuser, à travers le territoire, l’idée qu’il existe un art que l’on appelle « l’art contemporain ». Si cet art, qui parfois prend des formes un peu excentriques, est de mieux en mieux perçu en France, je pense que cela a à voir avec cette régionalisation. Cela a permis de faire évoluer les mentalités, même s’il existe toujours quelques accrocs, cela va de soi. Je le dis d’autant plus volontiers qu’à Artpress, nous avons été très critiques avec la politique de Jack Lang. Nous trouvions que c’était une politique démagogique. Je n’aime pas que l’on dise : « tout le monde est artiste ». Or, il y avait un peu de cela dans les discours, du moins dans ceux de Claude Mollard, l’un des proches collaborateurs de Jack Lang. Nous devrions nous poser une question : est-ce que l’évolution du marché de l’art contemporain en France, qui s’est considérablement amélioré ces quinze, vingt dernières années, est le résultat de cette politique-là ? Le nombre de collectionneurs a beaucoup augmenté, et les galeries, qui sont leur relais, se sont multipliées et ont pris une envergure internationale qu’elles n’avaient pas auparavant. Est-ce lié ? Il faudrait vraiment mesurer l’impact de la politique menée par Jack Lang et Claude Mollard via la délégation aux arts plastiques. Leur philosophie était de faire en sorte que l’État achète, beaucoup, pour ainsi montrer l’exemple aux particuliers, et qu’ils en fassent de même.

TC L’avenir des collections publiques passe-t-il par le développement des collections privées et la responsabilité des collectionneurs ? N’y a-t-il pas un risque d’uniformisation des collections de ces musées, si l’on ne s’en tient qu’aux choix esthétiques de certains mécènes ?

CM Par le passé, beaucoup de musées ont constitué leurs collections à partir de donations. J’ai plutôt tendance à faire confiance aux choix des particuliers pour diversifier. En fait, ce qui apparaît aujourd’hui, c’est la collusion qui existe entre de grandes institutions et quelques collectionneurs phares. Dans ce cas précis, tout apparaît très homogène en effet. Mais, heureusement, il n’y a pas qu’eux. Derrière, vous avez tout un tas d’autres collectionneurs dont on ne parle pas dans les magazines et qui ont des collections très personnalisées.

TC La propension des étudiants à vouloir suivre une formation de commissaire d’exposition est de plus en plus grande.

CM C’est la preuve que l’art contemporain est de plus en plus en vogue. Un ami professeur et historien de l’art aux États-Unis me disait il y a vingt ans : « Je commence à voir arriver des garçons dans mes cours », il n’en revenait pas. Et pourquoi ? Parce qu’il y a eu une flambée du marché de l’art contemporain, en rapportant beaucoup d’argent. Pour les familles américaines, il devenait donc envisageable que leurs fils, et plus seulement leurs filles, fasse une carrière dans ce domaine. Aujourd’hui, il y a un appel d’air provoqué par la surmédiatisation de l’art contemporain. Mais il y a toujours une grande part d’illusion et les gens ne voient pas tout ce que cela cache.

[les institutions] doivent faire des expositions de plus en plus spectaculaires, pour attirer le plus de visiteurs possible. Il faut être le premier à présenter tel artiste, tel commissaire. au final, c’est cela qu’il faut déplorer

TC Ne trouvez-vous pas que ces institutionnels sont de plus en plus muselés par leurs entreprises mécènes ?

CM Il y a une concurrence terrible des institutions entre elles. Il faut faire des expositions de plus en plus spectaculaires, pour attirer le plus de visiteurs et battre des records d’entrées. Il faut être le premier à présenter tel artiste, tel commissaire. Il y a une véritable course en avant qui fait que ces institutions ont besoin de plus en plus d’argent. Au final, c’est cela qu’il faut déplorer.

TC Les agences de communication mettent systématiquement en avant le nombre de visiteurs dans leur bilan, bien plus que les informations concernant la portée scientifique, intellectuelle et pédagogique des expositions dont ils font la promotion.

CM C’est une façon de partir à la pêche aux sponsors par la suite. Outre la satisfaction d’avoir attiré beaucoup de public, cela permet de convaincre de potentiels mécènes.

TC Avec la création de la foire d’art contemporain Officielle, que pensez-vous de cette volonté de la Fiac de vouloir gérer à la fois le in et le off ?

CM La politique des responsables de la Fiac est un peu une politique totalitaire. Ils veulent tout contrôler, comme des dictateurs. Ils ont créé cette Officielle, qui porte bien son nom, pour concurrencer les foires parallèles qui leur faisaient de l’ombre. Et au final, ils la traitent mal cette foire off.

TC Que pensez-vous de tous ces hôtels et entreprises qui lancent leurs prix pour l’art contemporain.

CM Alors ça, on n’en peut plus ! Quel sens cela a ? Encore une fois, c’est une conséquence de cette mode de l’art contemporain. C’est en vogue, alors comme des cloches, ils se retrouvent tous à faire la même chose. Pour moi, tous ces prix, comme le développement de la Fiac, sont la preuve d’un nouvel engouement pour l’art contemporain, qui s’est accentué ces dernières années et qui empêche les gens de penser et de faire des choix. […] L’art, ce sont d’abord des œuvres avec des artistes derrière, qui ont quelque chose à dire et qui ne le disent pas tous de la même façon. Tout le temps que l’on passe à faire face à ce bouillonnement permanent est un frein à une vraie réflexion, et à de vrais choix qui devraient être opérés entre les œuvres. Finalement, si je devais faire une critique de la situation actuelle, ce serait celle-là. […] Tout à l’heure, je vous disais que nous rééditions L’Art contemporain en France ; c’est un livre qui a 25 ans, comment se fait-il qu’en vingt-cinq ans, aucun auteur n’ait eu l’envie d’écrire un autre livre, plus actuel, avec un point de vue différent ? Nous sommes tous embarqués dans cette hyperactivité du monde de l’art qui oblige les gens à disperser leur attention. Aujourd’hui, cela devient presque impossible de faire ce travail de compréhension et de structuration de l’actualité artistique. On assiste à la démultiplication des événements et à la disparition de courants artistiques fédérateurs. Comment voulez-vous avoir un point de vue exhaustif avec tout ce qui se passe aujourd’hui ?

TC Que vous a inspiré le cas Nicolas Bourriaud suite à son éviction de la direction de l’ENSBA ?

CM Je ne sais pas comment il gérait l’ENSBA, mais je pense que la manière très cavalière dont on l’a évincé est assez scandaleuse. Cela a été fait par des personnes qui n’ont pas pris la mesure de qui ils traitaient ainsi. Nicolas Bourriaud a fait énormément pour la réputation de la scène française et il était en train de mettre en place un certain nombre de projets permettant un rayonnement international de l’école, et il y avait déjà des résultats concrets.

TC C’est un reflet de l’ignorance de la ministre concernant l’art contemporain, ses artistes et acteurs professionnels ?

CM Absolument, une parfaite ignorance de la ministre et de son ministère. D’ailleurs, il n’y a qu’à lire la presse spécialisée pour voir combien cette décision est critiquée par la très grande majorité des acteurs du milieu de l’art contemporain français. Pour beaucoup, il est, après Pierre Restany, le critique français international. Partout où vous allez, on vous parle de l’esthétique relationnelle !

TC Dans un édito d’Artpress, vous reprochiez au commissaire de la Biennale de Venise, Okwui Enwezor, de jouer un double jeu : il s’inscrit dans un cercle vicieux, s’entoure de gens qui ne considèrent la Biennale que par son aura de visibilité mondaine et par l’argent qu’elle brasse, alors qu’il fait lire Le Capital de Marx dans les salles d’exposition de la Biennale.

CM Ce n’est pas la seule chose que je lui reproche. Dans un autre édito, j’ai donné à lire un de ses textes du catalogue dans lequel il parlait des événements de Charlie Hebdo. Pour moi, il tient vraiment un double discours. Dans ce texte, il prenait position d’une manière assez curieuse, en se demandant s’il n’existait tout de même pas des limites à la liberté d’expression, pour respecter les croyances des uns et des autres. D’ailleurs, dans une autre interview, il défendait le port du voile. Il fait lire Le Capital, mais trouve normal que l’on oblige les femmes à porter le voile. Cela me gêne, et je pense qu’il est à surveiller de près, au vu du pouvoir qu’il a. Vous savez, les gens ont des stéréotypes plein la tête. Pour la plupart, quand on évolue dans le milieu de l’art contemporain, on est forcément de gauche, avec des idées généreuses, pour le partage avec les classes populaires, pour un accès libre et généreux à la culture, contre la morale bourgeoise… Derrière, il y a la réalité, et la Biennale de Venise ne se ferait pas sans les yachts amarrés le long des quais.

TC D’ailleurs, les biennales deviennent des extensions des espaces commerciaux des galeries. Cela leur permet de vendre sur place des œuvres estampillées « vues à la Biennale ». Les artistes exposés conditionnent leur production pour satisfaire cette demande du marché de l’art.

CM Parfaitement. Vous égrainez toutes les conséquences de cette situation. D’ailleurs, on se demande aujourd’hui si ces grosses manifestations peuvent encore avoir lieu indépendamment des galeries ou des sponsors, c’est-à-dire en dehors du marché et de la sphère financière. Les marchands et les collectionneurs sont à l’entrée des pavillons comme si c’était des stands de foire !