thomas clerc

N°21 Fall 15 , Angelo Cirimele

Écrivain, critique, performeur et enseignant, Thomas Clerc n’a pas oublié d’être dans son époque en combinant différentes pratiques et positions. Leur lien : le langage, dont on va suivre la trace des romans aux quotidiens et de l’écrit à l’oral.

AC Tu reviens d’une résidence au Japon, à la villa Kujoyama…

TC C’était une résidence en duo avec la commissaire Anne Bonin, dont le projet était d’imaginer une exposition. Et pour moi l’idée était d’écrire quelque chose en articulation avec ce projet ; c’est d’ailleurs resté au stade d’idée…

AC L’institution (l’Institut français) se montre donc assez ouverte…

TC C’est à porter à son crédit, il n’y a pas d’obligation de résultat, ce que je trouve très agréable dans le monde dans lequel nous vivons.

AC Ta pratique de l’écriture est souvent dans un entre-deux : critique d’art et fiction, littérature et relevé factuel, presque journalistique…

TC Je ne suis pas d’accord, ça demanderait à être nuancé… Je ne suis pas d’accord parce que je me définis vraiment comme écrivain, quelle que soit la nature du texte. Pour moi, un écrivain est toujours autre chose qu’un écrivain. J’ai une activité multiple, je suis chroniqueur, je fais des performances, de la critique, et ce sont des prolongements de mon travail. Je ne me reconnais pas dans un écrivain qui ne fait qu’écrire un roman de temps en temps, ce n’est pas ma manière de pratiquer.

ma seule idée, c’est qu’en littérature, il y a une égalité entre l’écrit et l’oral, alors qu’on pense l’écrivain comme l’homme qui écrit

AC D’où ta curiosité pour l’art contemporain ?

TC Oui, parce que c’est le lieu d’une liberté totale, plus grande que l’écriture encore. Et c’est le modèle du monde actuel, en ce sens que tout est absolument possible. Je m’inspire de ce modèle pour la littérature, qui devrait aussi être un lieu de liberté totale ; quand je fais une chronique à la radio, c’est de la littérature, une performance aussi… J’aime l’idée d’expérience, et la littérature doit être liée à ça. Déambuler dans mon quartier pour le décrire, c’est une forme de littérature, décrire mon appartement aussi. Le point commun est que ça passe par le langage, qui est pour moi le médium absolu.

AC À mesure que les diverses formes d’Internet trouvent leur place, l’écrit y semble relégué à une fonction subalterne. Comment regardes-tu ça ?

TC Ça pose la question du langage dans la société et on doit reconnaître qu’il est beaucoup moins sacralisé qu’il n’a pu l’être. C’est aussi un constat de son impuissance ; la société ne fait plus confiance au langage, elle n’a plus de rapport d’amour avec lui.

AC Pourtant c’est une société qui parle beaucoup…

TC Oui, mais c’est un rapport à la communication, pas au langage. C’est effectivement le paradoxe, on est dans une société hyper bavarde qui écrit énormément, des mails, des sms… qui adore la communication, mais moins le médium lui-même.

AC Il se lit aussi beaucoup de livres…

TC Certes, mais au niveau mythologique, la société ne peut plus trop s’identifier à l’écriture des écrivains ; l’écrivain, c’est quand même une figure un peu démodée…

AC Le récit est un dispositif qui rencontre toujours un certain succès…

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TC Mais il va se manifester dans d’autres arts ; les séries télé ou le cinéma, qui reste encore très ancré sur le narratif. […] Le récit, c’est une forme très particulière de littérature, c’est la plus basique et universelle, ça va d’Aristote à la série télé hyper scénarisée, avec les ficelles du storytelling. Le récit, ce n’est pas ce qui me semble le plus important dans la littérature.

AC Au contraire de quoi ?

TC Le rapport au langage lui-même, le rapport poétique au langage, l’expérience du langage… des champs qui me semblent un peu abandonnés.

AC Ce qu’on retrouve en partie dans tes romans, avec les dispositifs que tu mets en place.

TC Oui, la composition, la mise en scène. Pour moi, les liens entre l’art contemporain et la poésie sont plus naturels ; on pourrait dire que l’art contemporain est l’équivalent de la poésie en littérature. Quelque chose d’énigmatique, qui n’est pas de l’ordre du récit.

AC Tu écris une chronique dans Libération. Qu’est-ce qui t’intéresse dans la presse aujourd’hui ?

TC Dans un journal, je ne vais pas forcément commencer par lire les faits. J’aime la chronique en tant que genre, qu’une voix s’empare d’un fait, avec une prise de position, avec laquelle je ne suis pas forcément d’accord, mais peu importe. L’actualité m’intéresse, mais dans certains domaines seulement. J’ai donc besoin qu’il y ait un équilibre dans un journal.

AC Dans ton livre consacré au 10e arrondissement de Paris, on retrouve des ingrédients du journalisme : le relevé des faits, un protocole, la constitution d’un corpus…

TC C’est le côté enquêteur qui me plaît, de faux enquêteur dans le cas présent.

AC Parce que la presse a pu ponctuellement aller sur ce type de territoire – je pense à la rubrique tenue par Sophie Calle dans Libération qui s’appuyait sur un répertoire trouvé.

TC Aujourd’hui, un quotidien comme Libération est en grande difficulté. Et malgré tout, ils produisent un journal de très bonne qualité, en ayant recours massivement à des plumes, à des chroniques, comme s’ils allaient livrer leur dernier combat. Je trouve ça très touchant. Bon, j’espère quand même que ça va continuer !

le récit, ce n’est pas ce qui me semble le plus important dans la littérature

AC Le journal tenterait de se sauver avec des non-journalistes ?

TC Je le pense…

AC Dans une chronique sur HSBC, tu démontes leurs slogans ineptes en les mettant en perspective avec leurs fraudes à grande échelle. On a pourtant l’impression que ces discours ne portent plus…

TC Pour HSBC, la chronique est née d’une colère et de l’impression que les gens ne réagissaient pas. Un des moteurs de l’écriture est que mes sens sont en éveil. J’ai l’impression que les gens ne voient pas la réalité qu’ils ont sous les yeux, et peut-être ne veulent-ils pas la voir ? Le rôle traditionnel de l’écrivain est de leur montrer leur propre langage, qui est aussi le langage des autres.

AC Ton travail littéraire a certains échos avec celui d’Édouard Levé. Que penses-tu de certains de ses textes comme Journal ou Autoportrait ?

TC Je suis un grand fan d’Édouard, c’était l’un de mes plus proches amis. D’ailleurs, Édouard et moi avions une théorie : à la question « pourrait-on être ami avec quelqu’un dont on n’admire pas le travail ? », on avait répondu non. C’était il y a quinze ans…

AC Ça tient toujours ?

TC Oui, bien sûr ! Mais j’ai toujours eu un spectre de goûts plus large qu’Édouard ; il aimait très peu de choses. […] Dans ses textes, j’aime beaucoup Autoportrait, Œuvres ; j’aime un peu moins Journal, qui est pour moi trop « procédé ». Et Suicide est un texte que j’ai du mal à juger, personnellement.

AC Tu enseignes en lettres modernes à Paris X Nanterre.

TC C’est une autre facette de ma pratique. J’aime beaucoup le côté oral et la transmission.

AC Que te renvoie cette fenêtre sur la jeune génération ?

TC Ça m’exalte parfois, ça me déprime d’autres fois, puisque je ne tolère que les gens passionnés.

AC En quoi cette transmission est-elle particulière ?

TC À l’université, je suis là pour faire mon métier, c’est-à-dire celui d’homme utile. J’adore être prof parce que ça a une fonction sociale, qui est toujours présentée comme la chose prétendument la plus importante, alors que dans la réalité on s’en fout un peu…

AC C’est-à-dire ?

TC La société ne cesse de dire qu’il faut éduquer, et dans la réalité soit les étudiants ne sont pas très motivés, soit les profs ne sont pas très bons, soit le système est écrasant. Il y a un décalage très fort entre le mythe éducatif et la réalité. Mais il faut quand même essayer d’être bon… du coup, il y a toute une part orale et performative dans les cours qui m’intéresse beaucoup.

AC Tes étudiants se projettent-ils dans la suite ?

TC Pas trop… et je ne crois pas que ce soit si important. J’ai tout à fait conscience de former des gens à des choses auxquelles ils ne s’attendent pas. Je leur dis toujours qu’ils sont là pour former leur goût quand la société leur dit : « Vous êtes là pour trouver un boulot. » J’essaye d’attirer leur attention sur autre chose, notamment ce qui fait le charme d’un texte, d’une pensée, d’une œuvre. Et ils aiment bien, ils sentent qu’il se passe quelque chose qui n’a pas été prévu.

AC Tu fais aussi des performances ?

TC Depuis cinq à six ans, je fais des performances d’une demi-heure, en général je ne tiens pas plus, que je crée pour l’endroit qui m’invite. Je dis des textes, j’en invente, il y a aussi des manipulations d’objets parfois ; c’est assez minimal. […] Pour moi, la littérature doit obligatoirement passer par l’oral. Ma seule idée, c’est qu’en littérature, il y a une égalité entre l’écrit et l’oral, alors qu’on pense l’écrivain comme l’homme qui écrit.

AC En quel sens « égalité » ?

TC Au sens où ils sont d’égale valeur. Je pense que l’oral a été sous-estimé dans l’image qu’on se fait de la littérature.

AC L’oral pourrait exister à côté de l’expérience intime de la lecture ?

TC Oui, tout ce qui est hors de la page : des lectures, des poésies sonores, mais aussi des interviews d’écrivains, qui révèlent le corps et le côté acteur de l’écrivain.

AC Ce qui fait intervenir des notions de mise en scène.

TC Oui, et tout simplement la voix. Quand on entend Marguerite Duras parler, il se passe quelque chose d’incroyable ; de même quand on entend Modiano bégayer, dans un second temps, ça devient partie intégrante du personnage.

AC Ça veut dire que quelqu’un qui aurait une certaine aisance sur un plateau de télé, en termes de corps, de langage et de répartie, ce serait toujours de la littérature ?

TC Je l’inclus comme faisant partie de la littérature.

AC Ça a pourtant tous les atours de la communication…

TC Sauf que ce n’est pas de la communication au sens médiocre du terme, mais quelque chose qui fait partie intégrante de l’esthétique de l’écrivain, de l’ordre de la nature même de l’écrivain.

AC Je ne peux pas écarter des exemples de grande maîtrise télévisuelle comme BHL, ses chemises blanches et ses cheveux au vent…

TC Ça peut être grotesque, mais il est démasqué parce qu’il est réduit à ça. J’ai une confiance totale dans l’image ; comme Godard, je pense qu’on voit si quelqu’un ment à l’écran.

AC Finalement, c’est la combinaison des différentes manières de faire exister la littérature qui t’intéresse.

TC Oui, surtout au niveau des genres littéraires, j’ai envie d’écrire de tout : une pièce de théâtre, des romans… Je ne comprends pas les gens qui ne font qu’une seule chose. Je comprends la logique de la répétition du même avec des petites variations, comme Modiano qui écrit toujours le même roman et que j’admire, mais pour moi c’est insuffisant. Refaire ce qu’on sait faire est pour moi contraire à l’esprit de création.

AC Du coup, quelle est la cohérence ou le fil rouge dans des approches aussi variées de la littérature ?

TC Je ne saurais pas le dire pour moi-même, mais la notion de variété, au sens des émissions de variété que proposait la télévision, m’est chère, elle me plaît par son nom même. L’idée qu’il y ait un chanteur ringard, puis un chateur de qualité, puis un prestidigitateur, puis un animateur, puis une fille nue…

AC Décidément, on réhabilite Jacques Chancel !

TC Oui, mais pour moi, la variété est fondamentalement politique, la variété comme contre-modèle à la standardisation des produits culturels qui nous emmène droit dans le mur. Le divers décroît, et si je ne souffre pas de l’absence de diversité en tant que producteur ou consommateur, c’est plus compliqué pour certains, pour des raisons notamment sociales. D’où le rôle essentiel des passeurs, des critiques, des gens qui créent des fléchages.

AC Chancel disait qu’il ne faut pas donner aux gens ce qu’ils aiment, mais ce qu’ils pourraient aimer.

TC C’est une belle définition du journalisme démocratique… Malheureusement, ça me semble un combat un peu perdu d’avance.

Dernier livre paru : Intérieur, L’arbalète/Gallimard, 2013.