le mannequin

N°6 Winter 11 , Anja Cronberg

C’est l’empirisme qui a été le père du mannequin tel que nous le connaissons. Des modèles de boutique aux podiums de défilé en passant par la publicité, petite histoire en dix points.

1 Marie Vernet est considérée comme le premier modèle vivant. Elle était vendeuse chez Gagelin et Opigez à Paris. En 1848, Charles Fredrick Worth, le couturier vedette de la Maison (qui deviendrait plus tard son mari), eut l’idée de lui faire présenter, en plus des bonnets et des châles, quelques-unes de ses propres créations. Les robes conçues par Worth et présentées par sa femme se vendirent comme des petits pains tandis qu’un nouveau métier apparaissait à la surface de la terre.

2 Le mannequinat resta jusque tard dans le XXe siècle une profession peu recommandable. Les mannequins étaient mal payées, restaient anonymes, mais leurs chances de faire un bon mariage étaient toutefois grandes. Le couturier Lady Duff Gordon, propriétaire de la maison Lucille, fit de son mieux pour que les choses changent. Elle recrutait des femmes issues de milieux souvent pauvres, les choyait et les lançait dans des défilés de mode spectaculaires. Le mannequin gagnait ainsi en renommée, même s’il n’était toujours pas reçu dans la bonne société.

Gilda Gray, 1924, anonyme

3 Avec Jean Patou, le mannequin a commencé de ne plus être perçu comme un élément subalterne. Pour se faire connaître aux États-Unis, le créateur sélectionna pour ses défilés des femmes américaines grandes et fines. Il s’ensuivit que les clientes américaines se précipitèrent dans ses magasins. Patou fit ainsi la preuve que les consommateurs pouvaient s’identifier aux mannequins. Et, avec cette mise en valeur de l’individualité, le statut de ceux-ci, lentement, progressa.

chaque type de silhouette pouvait correspondre à celui des clients supposés d’un styliste ; longue et mince pour Patou, courte et trapue pour Balenciaga

4 Vers la fin des années 20, les agences de mannequins se répandirent en Europe et aux États-Unis, voyant les écoles de mannequinat, où les débutantes et les jeune femmes du monde apprenaient le savoir-vivre et les astuces pour être belle, prospérer dans leur sillage.

5 Le statut du mannequin continuait de progresser en même temps que la photographie de mode prenait de l’importance. L’ex-danseuse suédoise Lisa Fonssagrives fut le premier mannequin à sortir de l’anonymat. Elle devint célèbre dans les années 30. Les photographes de mode les plus célèbres de l’époque l’avaient représentée : Horst P. Horst, Richard Avedon, Man Ray, Erwin Blumenfeld et Irving Penn, qu’elle épousa en 1950.

Lisa Fonssagrives par Irving Penn, 1950

6 Tant que la haute couture prédominait, les mannequins pouvaient se permettre toutes sortes de formes et de tailles. Chaque type de silhouette pouvait en effet correspondre à celui des clients supposés d’un styliste ; longue et mince pour Patou, courte et trapue pour Balenciaga. Mais quand, dans les années 60, la production de masse du prêt-à-porter vint imposer ses diktats au marché, il fallut couler les modèles dans des séries d’échantillons uniformes, et ainsi les gabarits du mannequin professionnel devinrent-ils de plus en plus interchangeables.

7 Pendant la même décennie, avec la diversification technique des tirages, la photographie de mode se fit omniprésente : journaux, magazines, panneaux d’affichage, etc. Les mannequins furent de plus en plus sollicités pendant que leur statut et salaire progressaient en conséquence. Au cours des années 60, quelques mannequins décrochèrent des rôles dans des films. Les Penelope Tree, Twiggy ou Jean Shrimpton devenaient familières aux masses, elles préfiguraient le mannequin/people. Chaque star du rock et chaque acteur allait bientôt devoir, pour exister, fréquenter un mannequin.

Jean Shrimpton, 1969

8 En 1973, Lauren Hutton gagna 200 000 dollars pour vingt jours de travail, ce qui en fit la modèle la mieux payée au monde. Elle fut détrônée en 1976 par Margaux Hemingway et son contrat d’un million de dollars pour la promotion du parfum Babe de Fabergé. Le phénomène des « supermodels » allait naître la décennie suivante.

9 Le terme « supermodel » commença d’être utilisé au début des années 40 dans des articles de revues de mode et dans des ouvrages destinés à enseigner aux jeunes femmes l’art de devenir mannequin. Le terme fut de plus en plus usité dans les années 80 avec l’avènement des Paulina Porizkova, Elle Macpherson, Linda Evangelista, Naomi Campbell, Christy Turlington, Tatjana Patitz, Claudia Schiffer et autres Cindy Crawford.

10 « Nous ne nous levons pas le matin pour moins de 10 000 dollars par jour » : cette réplique de 1990 de Linda Evangelista à une journaliste de Vogue est depuis devenue légendaire. Mais les mannequins gagnent aujourd’hui bien plus. Dans cette course aux gains, Gisèle Bundchen caracole en tête depuis 2004, ses émoluments étant même supérieurs à ceux de l’omniprésente Kate Moss…

Autrement dit et en résumé, le chemin fut long depuis les silhouettes mobiles, sans visage ni statut, du début du XXe siècle. Les mannequins d’aujourd’hui nous incitent à acheter à peu près tout et n’importe quoi : des parfums aux vêtements, des tongs aux crèmes de jour… leur nom figurant bien en évidence sur le produit.