tendances

N°1 Fall 10 , Anja Cronberg

Certains mots sont usés jusqu’à la corde. Devenu adjectif, « tendance » s’est peu à peu vidé de son sens. C’est pourtant un concept inhérent à la mode, à apprivoiser en dix points.

1 Les tendances remontent aussi loin que la mode elle-même. Au XIVe siècle, lorsque naît la notion de mode, les tendances sont alors lancées par les têtes couronnées et diffusées grâce aux descriptions dans des lettres, au bouche à oreille et aux poupées mannequins que les voyageurs apportent à leurs hôtes en guise de présents.

2 Les tendances se font et se défont sous les ors de la cour à Paris. Au XVIIe siècle, la ville s’établit comme capitale mondiale de la mode. À cette époque, si les élégances royales et le secteur textile dominent en matière de tendances, les couturières et les tailleurs proposent également leurs propres innovations. Les nouvelles vogues circulent alors à travers le monde par le biais de gravures, permettant aux élites de capter l’esprit de la mode parisienne.

3 Les tendances sont des désirs imprimés. La première revue de mode paraît à Francfort à la fin du XVIe siècle et, bientôt, la presse deviendra le médium privilégié pour propager la mode. En Amérique, Arthur Baldwin Turnure crée Vogue en 1892, probablement le plus éminent magazine de mode et diffuseur de tendances de la planète. Condé Nast rachète le titre en 1909.

4 Les tendances sont capricieuses et souvent surprenantes. Et pourtant, certaines personnes s’entêtent à prédire l’avenir. Le nombre de défricheurs de tendances et de cool hunters disponibles sur le marché, à l’usage des grands groupes et marques connues, semble croître de jour en jour. Oubliez Madame Soleil et sa boule de cristal, ou mamie et son marc de café : cette caste au costume impeccable n’ignore pas que ses conseils peuvent aider ses clients à amasser des fortunes.

5 Les tendances sont parties intégrantes du système capitaliste. Elles entretiennent notre désir de les suivre souvent, de nous en distinguer parfois, d’avancer avec l’air du temps toujours.

6 Les tendances sous-tendent le concept du goût. Dans notre culture, les faiseurs de goût, autoproclamés et/ou reconnus, revêtent régulièrement l’habit du juge. Avec le temps, il arrive qu’une tendance approuvée atteigne le statut de « style », accédant ainsi au royaume de l’intemporel, autrement dit la quintessence du chic – tenez, la petite robe noire, par exemple. Alors qu’une tendance condamnée est jetée aux oubliettes de la mode : qui veut se souvenir qu’il a un jour porté du Von Dutch, du Juicy Couture, des bottes Ugg, un mulet ou des pattes d’ef’ ? La liste est sans fin.

7 Les tendances se répandent comme des épidémies culturelles. Elles ont un début, un pic, et une fin. Mais qu’ont bien pu devenir toutes les jambières qui sévirent un temps sur terre ?

8 Les tendances sont cycliques. Vous vous souvenez des épaulettes ? Traduisant pouvoir et succès durant la période Wall Street et Dynastie , elles ont ensuite été taxées de ringardise suprême. Et vingt ans plus tard – sans trop de surprise –, elles ont fait un retour en fanfare sur les podiums. Puis elles sont descendues dans la rue, ont atteint leur pic de popularité et rejoint à nouveau le purgatoire de la mode. Un petit tour et puis s’en va…

9 Les tendances perdent souvent de leur éclat d’origine en phase de recyclage. Prenons l’exemple de l’iroquoise : attribut historique des punks énervés, elle a connu un court cycle de vie en tant que symbole de révolte, vite délaissé par les rebelles et relégué dans les limbes du mauvais goût, tout ça pour faire un come-back ironique les années 2000 venues.

10 Les tendances rappellent avec insistance que les attitudes culturelles fluctuent sans cesse. Lorsque, dans les années 50, l’humble pantalon en toile denim passe – avec un petit coup de main de James Dean – du simple article pour ouvriers au vêtement associé à la liberté et la subversion, rares sont ceux qui auraient prédit que, trois décennies plus tard, on le retrouverait aussi bien sur les supermamans que les it-girls, sur les politiques que vous et moi.