à propos des magazines de mode

N°4 Summer 11 , Anja Cronberg

Les magazines de mode servent à montrer des vêtements, c’est entendu. Autrefois destinés à de riches privilégiés, ils ont accompagné la démocratisation du prêt-à-porter, jusqu’à la mode de la rue. Retour sur une histoire mouvementée.

1 L’empressement à disséminer les modes est un phénomène aussi vieux que la mode elle-même. Au tout début, les tendances étaient diffusées par les voyageurs qui, au retour de leurs pérégrinations, décrivaient oralement ou bien écrivaient à propos des vêtements des riches et des puissants.

Harper’s Bazar, 1894

2 Avant l’apparition des planches et des magazines, les dernières tendances se propageaient par le truchement des poupées de mode. La première poupée de mode avait taille humaine. Elle aurait été envoyée à la fin du XIVe siècle par la Cour de France à Anne de Bohème, la femme de Richard II. La reine d’Angleterre devait faire le choix du dessin et de la matière de la robe qu’elle porterait pour le mariage de Charles VI et Isabeau de Bavière. Il lui fallait donc connaître les dernières tendances de France.

la première poupée de mode avait taille humaine. elle aurait été envoyée à la fin du XIVe siècle par la Cour de France à Anne de Bohème, la femme de Richard II

3 Les poupées de mode furent les principaux vecteurs de diffusion des tendances pendant les quatre siècles qui suivirent. Elles se transformèrent progressivement : tout d’abord ce fut leurs dimensions, de la taille humaine à la taille des poupées actuelles, autour de vingt centimètres de haut ; et aussi leur matériau, de la cire, du bois ou du fil de métal enveloppé dans de la soie à, le plus souvent, la porcelaine. Les poupées de mode furent dès l’origine affublées du nom affectueux de « poupées Pandore », d’après la première femme de la mythologie grecque. Elles traversaient les terres et les océans pour rejoindre leurs nouveaux propriétaires. Rien ne les arrêtait, pas même les guerres : escortes militaires, passeports, immunité diplomatique, il fallait ce qu’il fallait afin que les aristocrates sachent quels vêtements porter.

The Ladies Home Journal, novembre 1896

4 Au XVIIIe siècle, la planche de mode remplaça progressivement la poupée Pandore, en même temps que la diffusion du courrier par la poste devenait plus fiable.

5 Le rôle des magazines de mode allait être d’ouvrir la voie aux nouvelles tendances ; ils furent précédés par les journaux satiriques qui documentaient la mode tout en la tournant en dérision. L’un des plus fameux de ces journaux était La Muse Historique de Jean Loret, qui parut chaque semaine en France entre 1650 et 1655, et comprenait des chroniques mondaines sur la haute société et la scène bohème.

The Delineator, 1892

6 Vers la fin du XVIIe siècle, la chronique de mode commença de se défaire de sa veine satirique. Le Mercure galant, édité par Jean Donneau de Visé à partir de 1672, initia ce mouvement. Cette revue littéraire joua très vite un rôle primordial pour la diffusion – autant en France qu’à l’étranger – des informations de mode, de luxe, de décorum, et sur la vie à la cour de Louis XIV.

Vogue n° 1, 1892

7 Le premier magazine de mode pur, Le Cabinet des modes, revue hebdomadaire, apparut à Paris en 1785. Il changeait de nom un an plus tard. Le Magasin des modes françaises et anglaises allait se consacrer dès lors à l’habillement masculin anglais.

8 Pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, le marché américain de la mode connut un grand essor. En conséquence, de nombreux magazines furent créés outre-Atlantique. Le Harper’s Bazaar naquit en 1867, McCall en 1876, The Delineator en 1879, Ladies’ Home Journal en 1883 et Vogue en 1892 – et ceux-ci ne sont que quelques-uns des périodiques apparus sur le marché à la fin du siècle.

The Face n° 65, juin 1985

9 Alors que la plupart des magazines de mode étaient destinés exclusivement aux femmes, la vocation de Vogue, créé par Arthur B. Turnure, ancien étudiant de Princeton, était d’atteindre toute l’élite new-yorkaise, donc aussi bien les hommes que les femmes. Turnure connaissait quelques-unes des familles les plus importantes de la ville. Dès le début, Vogue bénéficia du soutien de personnes prestigieuses telles que Cornelius Vanderbilt, William Jay, A. M. Dodge ou Marion Stuyvesant Fish. Josephine Redding, la première rédactrice en chef, une femme très en vue, trouva le titre. C’est en 1909 que la revue fut rachetée par l’éditeur Condé Nast.

i-D n° 2, novembre 1980

10 Le magazine de mode s’est révélé avec le temps une source d’information solide et fiable ; il a survécu à la Grande Dépression, aux deux Guerres mondiales, au boom de la culture jeune des années 50, et il continue de s’adapter à nos besoins et désirs toujours changeants. Dans les années 80, alors que la culture de rue devenait de plus en plus importante dans les médias, très vite les magazines de mode ont relayé le nouveau phénomène. Apparus en 1980, The Face et i-D sont venus défier le pouvoir des magazines traditionnels et élitistes, et la vieille garde a très rapidement dû céder la place aux jeunes branchés.