kitsch

N°7 Spring 12 , Pierre Ponant

Un éditeur de livres fait appel à un directeur artistique de magazine de mode pour réaliser une revue érotique très visuelle. Hier ? Non, en 1970… L’éditeur est Christian Bourgois, le DA Roman Cieslewicz, et la revue : Kitsch.

Repéré par Peter Knapp pour son travail de direction artistique au sein de l’équipe rédactionnelle de la revue Ty i ja à Varsovie, Roman Cieslewicz devient l’assistant de ce dernier lorsqu’il émigre à Paris en 1963. Au magazine Elle, la direction artistique de Peter Knapp envisage la modernité comme un credo au service de la femme émancipée, et le magazine sert de tremplin à toutes les expérimentations graphiques. Roman Cieslewicz s’empare de cette opportunité et produit de nombreuses illustrations et des photomontages dont la facture reste encore dans l’esprit de ses mentors de l’avant-garde polonaise des années 30, les constructivistes du groupe Blok. La conception des 12 vignettes de l’horoscope vont inspirer à Cieslewicz une orientation plus pop de son graphisme. Il opte pour un travail en noir et blanc où les détails sont épurés. Il réduit les documents, pratique la retouche photographique et répète les visuels à nouveau agrandis avant l’impression. Les images sérielles, l’emploi des trames et l’utilisation parodique de la symétrie à la façon des tests de Rorschach contribuent à l’émancipation d’un style graphique qui s’impose dans le milieu de l’édition.

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En 1966, Roman Cieslewicz succède à Peter Knapp à la direction artistique de Elle, il collabore à Vogue avec Antoine Kieffer, réalise un album hors-série consacré à Che Guevara pour Jeune Afrique, en 1967, prend la direction artistique de la revue d’art contemporain Opus International et contribue à la naissance des éditions Christian Bourgois. Ce dernier lui commande la ligne graphique d’une nouvelle collection, intitulée 10|18 (en référence au format « de poche » des livres), où Roman Cieslewicz reprend le traitement au trait des horoscopes de Elle pour faire figurer en couverture une série de portraits d’auteurs en relation avec les textes publiés. Ainsi, Karl Marx, Ho Chi Minh, Michel Butor, Boris Vian, Lautréamont et quelques autres vont s’afficher, hauts en couleur, à la devanture des libraires. Une idée novatrice qui affirme la jeune collection auprès du public.

Kitsch provoque, Kitsch blasphème, Kitsch exhibe, Kitsch racole, mais Kitsch n’est pas manifeste. loin des avant-gardes, la revue promeut le « mauvais goût », dans une esthétique pop et une certaine violence dada, par opposition au bon goût d’une société bourgeoise pompidolienne

La collaboration avec Christian Bourgois n’en reste pas là et prend une forme plus expérimentale avec la parution en novembre 1970 du no 1 de la revue Kitsch. Kitsch, c’est la libération du « caché ». D’une culture vernaculaire du corps, de la sexualité, de l’érotisme, de la mort, que les conventions ont repoussé hors-cadres et que des artistes vont ramener au-devant de la scène. Kitsch provoque, Kitsch blasphème, Kitsch exhibe, Kitsch racole, mais Kitsch n’est pas manifeste. Loin des avant-gardes, la revue promeut le « mauvais goût », dans une esthétique pop et une certaine violence dada, par opposition au bon goût d’une société bourgeoise pompidolienne au modernisme étriqué dans ses certitudes. Kitsch n’est pas une énième édition post-surréaliste comme les années 50 et 60 ont vu en apparaître, mais un objet unique et déroutant.

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On cherche du texte, mais il n’y en a pas si ce n’est au sommaire, où l’on trouve associés à la rédaction Christian Bourgois et Roman Cieslewicz les initiateurs, avec les complices Jacques Sternberg, Roland Topor et Marie Concorde, éditeur spécialisé dans la littérature érotique. En couverture, sous le titre, la reproduction d’une peinture de l’artiste américain Tom Wesselmann : une bouche lourdement fardée, entr’ouverte avec une cigarette se consumant en coin, n’offre aucune ambiguïté, Kitsch allume. Avec quelques années d’avance, la revue annonce par ses suites et la profusion d’images le phénomène éditorial des graphzines de la fin des années 70. Kitsch s’ouvre sur « k/polaroid », une série de photographies instantanées de petites culottes qui préfigure déjà la mythique rubrique « Le strip-tease des copines » de L’Écho des savanes dans sa deuxième
formule au milieu des années 80.

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Au sein des 136 pages en noir et blanc sont successivement convoqués les peintres Richard Lindner, considéré comme l’un des fondateurs du pop art, le sculpteur britannique hyperréaliste Allen Jones, qui organise toute son œuvre autour du concept de la femme objet. Quelques déclamations de Ben sur le Nouveau en art. Les dessinateurs Jim, Toshio Saeki, Petr Herel, qui nous donnent à voir un mélange détonnant de sadisme, de violence gratuite, de masochisme et de scatologie. Dans un esprit situationniste, le détournement publicitaire, le roman-photo le plus cru dans la violence du propos, avec des extraits des fascicules bon marché Satanik introduits à la rubrique « k/aahhh »… comme « réservé aux âmes simples ou alors aux esprits complètement décadents, le roman-photo utilise une langue de simple d’esprit. Le mot clef est évidemment ‘aahhh’, balbutiement du primate », sont aussi au rendez-vous.

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Début des années 70, le roman-photo très présent dans les kiosques n’a pas encore été détrôné par les séries télévisuelles, et l’on découvre, par ailleurs, les auteurs phare de la bande dessinée érotique et underground. Ainsi, Kitsch présente des extraits de la Marquise d’O par Guido Crepax et, en quasi exclusivité, l’univers des névroses de Robert Crumb. La photographie et les « photographistes », selon la définition de Cieslewicz sont aussi présents avec les travaux d’Hannes Jähn, Thomas Weir et Guy Bourdin. Celui-ci quittant momentanément l’univers glossy des magazines de mode pour une série montrant une femme nue, de dos, se débattant pour se libérer des liens qui enserrent ses mains… Images intrigantes renvoyant peut-être à la violence sociétale des médias.

Février 1971. Kitsch n° 2 paraît avec le même format, impression noir et blanc et toujours 136 pages. Une nouvelle couverture de Wesselmann choisie pour son caractère provocateur – un portrait de femme en symétrie réuni par un attouchement du bout de la langue –, puis dans un déroulé similaire au no 1, « k/Aslan » introduit le numéro avec une série de pin-up suivie d’images de science-fiction de Virgil Finlay, que les rédacteurs définissent comme « jamais dépassé ni sur les plans de la technique et de l’érotisme, ni surtout sur celui du délire mental ». « k/Pigalle » avec quelques cartes postales de prostitués, « k/Ramón Gómez de la Serna » et des extraits de son opuscule sur les seins. Viennent ensuite des visuels de Roy Lichtenstein, un parallèle entre Kienholz et l’art dans la Chine maoïste de la révolution culturelle, des dessins de George Grosz et d’Egon Schiele. Un éclectisme que complètent des bandes dessinées d’Osborne Lipking et Irons.

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Si un no 3 est annoncé pour le mois de mai 1971, Kitsch ne paraîtra plus. Kitsch est un objet éditorial éphémère et c’est ce qui en fait le sens. Kitsch appartient à un temps d’expérimentation déterminé, à l’instar d’autres revues contemporaines comme Avant-Garde d’Herb Lubalin et Ralph Ginzburg. À une génération d’éditeurs qui préfèrent arrêter une publication que de lasser le lecteur. Cette posture convenant tout à fait à Roman Cieslewicz, qui poursuivra inlassablement son travail « d’aiguiseur de rétines » avec d’autres publications comme Kamikaze, journal d’information panique.