richard prince

N°20 Summer 15 , Céline Mallet

À quoi ressemble le site d’un artiste, considéré par la critique comme le maître de l’appropriation ? À un labyrinthe d’images et à une mise en abîme des pratiques digitales contemporaines. Portrait du plasticien en vampire lubrique et bibliophile.

Le site de Richard Prince accueille son visiteur sur le tracé tranquille d’une route de campagne, tracé immédiatement contredit par le sillon déviant laissé par des pneus comme joyeusement cramés : le signe flagrant d’un délit de mauvaise conduite. Artistes parmi les plus cotés aujourd’hui, Prince s’est fait connaître à l’orée des années 1980 par ses rephotographies des mirages publicitaires de l’Amérique, dont les cow-boys Marlboro restent un effet persistant. L’artiste s’est dans le même temps accaparé, et aussi en tant que collectionneur assidu, les documents livresques, musicaux et iconographiques des mouvements « beat-hippie-punk » de la contre-culture américaine, et plus largement ceux relevant des marges opaques de la culture populaire, lorsque les nurses lubriques, les bikers et leurs pin-up s’ébattent dans des scénarios pulp de mauvais aloi.

Capture d’écran du site richardprince.com © DR.

Richard Prince a aussi eu affaire à la justice, le photographe français Patrick Cariou l’ayant récemment attaqué pour avoir exploité nombre de ses portraits. Et il a gagné. Après tout, reprendre et reposter les images des autres, quitte à en tordre le sens à l’aune de ses propres lubies, est devenu une pratique plus que courante sur le Net. Or, Prince l’a toujours fait. D’abord en argentique, en collage ou en peinture. Et à sa manière : objective mais torve, dans la lignée d’un Duchamp et d’un Warhol. À la rubrique « Bird Talk » de son site, une autre traduction littérale de « Tweeter », Prince se remémore, non sans amusement, sa découverte il y a quelques années du Tumblr de sa fille, et s’enthousiasme un peu plus loin de la facilité avec laquelle son iPhone lui permet désormais de capturer comme de faire circuler toujours plus intensément les images qu’il désire.

sur instagram, Richard Prince préfère, comme toujours, éditorialiser les gestes des autres, offrant des filtres plus déroutants, instillant le danger au sein de la communauté et le doute quant à toute promotion narcissique

Passé l’ironie programmatique du premier visuel, le site de Richard Prince se révèle tout à fait disert. C’est la quasi totalité de son œuvre qui s’y déploie, par médium et par thématique, soit avec méthode : celle du collectionneur et son économie formaliste, mais aussi prédatrice et obsessionnelle. Les allusions sexuelles et les filles dénudées sont une provocation récurrente de son iconographie. À la rubrique « Own Collection », la nébuleuse « Team Strange » déploie un ensemble d’images où des filles aux seins trop lourds et au pubis trop savamment rasé pour être honnête se pâment à la lecture de L’Attrape-Cœurs, signé Richard Prince et non plus J.D. Salinger. Le plasticien a reproduit en 2011, en plusieurs exemplaires et à la perfection, une édition originale du célèbre roman paru au début des années 1950 : une image le montre en train de vendre ce ready-made littéraire à la sauvette, comme on propagerait un sulfureux secret. « Team Strange » et ses poupées languides, son hangar forclos, ses contrefaçons et ses airs de happening illicite suscitent immanquablement les appétits voyeuristes. Mais pour un dispositif à peine plus pervers que ceux initiés par les réseaux sociaux, et les intimités qu’ils mettent en scène pour mieux les livrer en partage.

Capture d’écran du site richardprince.com © DR.

Au-delà de l’archivage rigoureux d’une œuvre, le site de Prince peut donc aussi constituer un commentaire, du Web comme territoire et fantaisie parallèles. La rubrique la plus stimulante à ce titre est peut-être bien celle intitulée « Own Collection ». L’artiste et le collectionneur se confondent chez Prince, qui rêve les œuvres des autres pour œuvrer et rêver lui-même. « Own Collection » se divise en plusieurs sections scénarisant chacune à leur manière l’imposante banque de données accumulée par le plasticien : posters et vinyles (le Velvet, Sonic Youth), éditions originales en tous genres (Kerouac, Nabokov), catalogues d’art (Araki), romans de gare, œuvres d’artistes amis et plus si affinités (John Currin)… Pourvu que l’ensemble exhale le parfum subversif des sixties révolutionnaires et le prolonge.

Capture d’écran du site richardprince.com © DR.

Avec « Team Strange », la section « Library » offre ainsi des dizaines et des dizaines de photographies qui auscultent les moindres recoins d’une maison-témoin en forme de bibliothèque et de display géant, où les documents de tous ordres font mémoire et tableau, et recomposent chaque pièce en lieu et place d’un habitant quelconque. « Other Artists » déroule pour sa part les œuvres d’art que posséderait Prince comme n’importe quel mur d’images digital, au point que l’on se met à douter de la réalité effective d’une telle collection… et de la pertinence aujourd’hui de cette question elle-même. Prince ne s’est-il pas virtuellement arrogé la voix de J.D. Salinger, alias Holden Caulfield, alias l’anti-héros de L’Attrape-Cœurs Holden Caulfield : un vertige d’adolescent à la sexualité obscure, au parler approximatif, et rétif à toute définition sûre ?

C’est à Instagram que Richard Prince s’est dernièrement attaqué. Comme le virus étranger et la puissance parasite, la force dévorante et vampire qu’il est. Les trois cent millions d’abonnés auraient désormais la chance, dixit l’exultant concepteur de l’application Kevin Systrom, de pouvoir éditorialiser leur propre vie. Richard Prince préfère comme toujours éditorialiser les gestes des autres, offrant des filtres plus déroutants, instillant le danger au sein de la communauté, et le doute quant à toute promotion narcissique. S’il n’a pas le fracas de son récent compte Instagram, le site de Richard Prince laisse à voir peu à peu cette profondeur paradoxale : le labyrinthe d’un cerveau artiste saturé de références, d’idoles, de fantômes et d’identités de contrebande. Au risque de se perdre et peut-être, enfin, disparaître.