vintage

N°2 Winter 10 , Anja Cronberg

Le mot "vintage" est tellement utilisé quotidiennement par l'industrie de la mode qu'on peine à croire qu'il se réfère au passé. Retour en dix points sur le mot et la chose.

1 Selon l’historien Raphael Samuel, la notion de revival serait apparue dans l’Italie du XVe siècle — à peine deux cents ans après la naissance de la mode telle que nous la connaissons —, lorsque l’on redécouvre l’héritage gréco-romain qui va alors inspirer la culture sous toutes ses formes.

2 Les vêtements vintage ont toujours été prisés parmi ceux qui se considèrent en marge de la société. Au début du XXe siècle, à Londres, le Bloomsbury Group cultive son élégance bohème en portant des pièces d’époque, pour se distinguer. De manière similaire, à partir des années 60, les mods, les punks, les néoromantiques ou les grunges fréquentent les fripes pour se démarquer de la masse.

3 En 1966, les Diggers (un collectif arty-militant qui veut créer une Free City à San Francisco) ouvrent leurs deux premiers Free Stores : Free Frame of Reference et Trip Without a Ticket. Ces magasins récupèrent des articles d’occasion ; tout le monde peut donner et chacun repartir avec vêtements ou objets sans débourser le moindre cent. Fonctionnant strictement sur le modèle des structures à but non lucratif, ces endroits sont financés par des commerçants locaux qui font don à la Free City Bank de 1 % de leurs revenus. Malgré la dispersion prématurée des Diggers en 1968, leur héritage résonne encore aujourd’hui à travers plusieurs leitmotiv mythiques qu’ils ont lancés comme : « Do your own thing » ou « Today is the first day of the rest of your life ».

4 Le Vogue anglais est l’un des premiers magazines à avoir présenté des vêtements d’époque dans ses pages. En 1968, une toute jeune Anjelica Huston apparaît dans un reportage aux côtés de sa mère, portant une « robe années 30 venant de l’Antique Supermarket », d’après la légende. Et deux ans plus tard, le magazine commence à glisser des articles de seconde main (« second hand ») dans ses séries mode.

5 Dans notre culture contemporaine où tout le monde est rebelle, où personne n’est ordinaire, où nul ne veut se fondre dans la foule, les vêtements vintage peuvent tout à fait servir de raccourci culturel concret pour exprimer des valeurs communes, des codes pour signifier l’individualité et l’authenticité. Cette fameuse authenticité à laquelle nous aspirons si fort de nos jours est ainsi reflétée par celle prête à consommer dans le principe du vintage.

6 Vers 2005, le seconde main devient si populaire qu’il envahit les grandes chaînes : chez H&M comme à Top Shop, des corners dédiés fleurissent pour mettre en valeur des sélections d’articles labellisés « vintage ».

7 De leur côté, les créateurs de mode ont également saisi à quel point leur clientèle versait dans la nostalgie, même pour un style ou un mouvement qui leur était totalement étranger. Balenciaga fait merveille dans le « new vintage » en lançant Balenciaga Edition en 2004, une collection de reproductions inspirées de somptueuses créations du grand maître Cristobal. Et depuis 2005, Maison Martin Margiela sort des pièces estampillées Replica, dont l’étiquette indique la provenance, la période voire les matières du modèle d’origine.

8 Faut-il préciser qu’à travers la consommation d’articles (new) vintage, nous cherchons probablement à nous distancer d’un présent qui nous semble tout simplement trop aliénant. En nous appropriant des fragments d’un passé, nous créons l’illusion d’un monde plus appréhendable, au rythme moins frénétique. Voilà pourquoi s’acheter un sac au cuir patiné peut prendre un petit goût de rébellion, contre l’idée du développement forcené, contre l’irréversibilité temporelle. Les pièces vintage nous rappellent une époque où la vie semblait moins compliquée, un passé exempt des inquiétudes contemporaines.

9 Comme l’a expliqué l’historienne du costume Barbara Burman Baines, le revival est un thème récurrent dans la mode. On en trouve un exemple des plus pertinents avec la robe de style grec, qui a connu d’innombrables come-back, depuis les tenues portées par les femmes assistant au sacre de Napoléon Ier en 1804 jusqu’aux célèbres modèles d’inspiration antique de Fortuny au début du XXe siècle, un créateur qui a lui-même bénéficié d’un revival dans les années 80. Ainsi, alors que sous le coup de la nostalgie, nous sommes attirés par telle période vestimentaire, nous nous tournons très souvent vers un passé déjà saturé par cette même émotion.

10 Le mot nostalgie tire ses racines du grec nostos signifiant « retour » et algos signifiant « douleur », mais c’est Johannes Hofer, un médecin suisse, qui l’invente en 1688. Il introduit cette nouvelle maladie en remarquant un état proche de la mélancolie dont souffrent les expatriés suisses lorsqu’ils sont forcés à quitter leur patrie pour étudier, travailler ou combattre en terre étrangère. Le mal du pays peut être déclenché par une simple odeur ou un air de musique familier – tout comme les nostalgiques (post)modernes réagissent aux souvenirs –, et seul le retour en terre natale peut guérir totalement cette douloureuse condition.