casting director

N°30 SS18 , Angelo Cirimele

C’est entre les agences de mannequins et les marques ou les magazines que le directeur de casting opère. Il connaît les goûts du moment et a en mémoire des centaines de profils. Intermédiaire, il apporte une plus-value créative dont les acteurs ne se privent plus.

AC Quel est le principal changement ces dernières années dans l’univers du casting ?

MX L’offre est devenue démentielle, et le nombre de mannequins dans les agences hallucinant. Avant, quand une fille ouvrait le défilé d’une grande marque, on savait qu’ensuite tout s’enchaînerait : elle allait devenir modèle de la marque, les autres marques allaient la vouloir aussi, elle allait faire des beaux éditos dans les magazines… Aujourd’hui, ce n’est plus si simple.

AC Parce qu’il y a beaucoup plus de mannequins ?

MX Oui, et parce que le marché est entre les mains de quelques directeurs de casting qui ont quasiment les pleins pouvoirs.

AC Où sont-ils basés ? À Paris, Londres, New York ?

MX Ils sont rarement à Paris et peu d’entre eux sont français. La plupart sont basés à New York et ils suivent le calendrier de la mode.

AC La durée d’une carrière de mannequin ou sa durée d’exposition sous la lumière s’est-elle aussi réduite ?

MX En tout cas, c’est le retour des agences de mannequins. Ce qui peut être décevant pour une agence, et même traumatisant pour une fille, qui après avoir fait tous les shows pendant une saison ne fait plus rien la saison suivante. « Ah non, on l’a trop vue… » Il n’y a plus vraiment de garantie.

aujourd’hui, les types et les filles font leurs propres shootings. La plupart du temps, ils sont photographes, stylistes et mannequins – autoproclamés

AC Est-ce dû à la multiplication des posts sur les réseaux sociaux ?

MX On assiste effectivement à une forme de saturation et on peut facilement découvrir avec qui telle fille a travaillé, ce qui parfois éveille des susceptibilités. Mais les réseaux sociaux ont aussi transformé l’image du mannequin, qui n’obéit plus à une représentation figée et codifiée.

AC Le contexte est-il différent à l’étranger ?

MX À Londres, on trouve énormément d’agences de mannequins, représentant souvent des gens qui ne feront qu’un projet dans leur vie : un shooting, un défilé, une vidéo, et puis plus rien.

AC Les réseaux sociaux sont-ils aussi une mine pour qui fait du scouting [recherche de futurs mannequins] ?

MX Une histoire : je cherche des gens sur les réseaux sociaux, je tombe sur le profil d’un petit mec qui, à vue d’œil, doit avoir 16 ans. Sur son compte Instagram, il a choisi un nom que l’on serait bien incapable de retenir, mais il met quand même son vrai nom en dessous (on sait jamais), puis « mannequin ». Je fais donc mon travail et vais le voir :
— Salut, t’as quel âge ? tu bosses pour quelle agence ?
— Je bosse pas en agence.
— Ok, mais du coup, tu fais quoi ?
— Ah bah, je fais des photos comme ça, pour mon compte Instagram.
— D’accord, donc t’es self-made mannequin…
Et ce n’est pas un exemple isolé ! Aujourd’hui, les types et les filles font leurs propres shootings. La plupart du temps, ils sont photographes, stylistes et mannequins – autoproclamés. Autrement dit, avec les réseaux sociaux, la définition du mannequin est devenue très floue. Un mannequin, c’est quoi ? quelqu’un qui est représenté par une agence ? qui a déjà posé pour une marque ou un photographe ? Parce qu’au bout d’un moment, ces mannequins autoproclamés arrivent à trouver du boulot sur Instagram, via des petites marques qui n’ont pas l’argent pour engager des mannequins d’agence. Il y a une clientèle et
un marché pour ces petits-là.

les filles sont toujours bien mieux payées que les garçons, à travail équivalent

AC C’est un métier qui attire toujours autant ?

MX Oui, dans l’absolu, mais je connais beaucoup de mannequins qui, à choisir, préféreraient aller faire les drops chez Supreme tous les jeudis – et se faire du cash comme ça – plutôt que d’aller courir les castings pour la fashion week. Enfin, je parle vraiment des Français et des Françaises, que je connais le mieux. Clairement, on n’est pas à un niveau de motivation qu’on peut retrouver chez des mannequins qui débarquent à Paris et qui savent pourquoi ils sont là.

AC C’est une réalité : il y a peu de mannequins français dans les agences parisiennes. Comment ça s’explique ?

MX Les Français et les Françaises, c’est un peu
le poil à gratter des agences parisiennes, parce qu’ils privilégieront quasiment toujours leurs études par rapport au mannequinat, donc leurs disponibilités sont compliquées. Après, en termes de mensurations, les Françaises n’ont pas tellement envie d’entendre dire qu’elles sont petites et qu’elles ont un peu de poids à perdre. Elles n’ont pas plus envie de changer leur mode de vie que de faire des efforts pour rentrer dans des fringues. Ensuite, sur une Française, il y a tout le développement à faire. Et parfois, les agences préfèrent passer à côté d’une bonne fille et privilégier une Ukrainienne – à qui elles paient le billet et l’hébergement –, qui va bosser et rapporter de l’argent. Elle a déjà son book, elle sait marcher, elle sait faire des castings, elle est dispo à 100 % quand elle est à Paris, donc c’est vite vu.

AC En termes de marché, quelle est la proportion entre masculin et féminin ?

MX Les filles sont toujours bien mieux payées que les garçons, à travail équivalent. Après, le marché de l’homme poursuit son expansion. Mais les défilés homme sont en danger. Sur Londres, le calendrier est catastrophique. Balenciaga vient d’annoncer qu’ils allaient faire défiler les collections femme et homme en même temps, pendant la femme et le nombre de regroupements de collection est en pleine augmentation. En même temps, je me demande si ce n’est pas mieux en termes
de visibilité…

cette génération a l’habitude de tout contrôler. Sauf que, dans un contexte

professionnel, le boulot de mannequin c’est de lâcher prise

AC Je reviens sur cette idée de mannequins autoproclamés et artisanale : ça fait émerger de nouvelles têtes, de nouveaux physiques ?

MX La mode est obligée de suivre ce qui se passe dans la société : elle est hyper métissée ? On a vu arriver un métissage très fort.

AC Le métissage de la société ne date pas d’hier…

MX Je ne te dis pas que la mode est en avance ! Mais à un moment, elle est obligée de suivre. Après, je pense que ce qui amène de nouveaux visages dans la mode, ce sont davantage les égéries choisies par les marques : artistes, acteurs, chanteurs, etc.

AC Par exemple ?

MX Le fait qu’une Rihanna puisse être égérie Dior, ça a beaucoup fait évoluer les mentalités et ça a permis à des filles d’entrer dans des agences. Et ça vaut aussi en termes de mensurations et de silhouette. Le changement passe avant tout par cette culture pop, musicale et visuelle, qu’on trouve dans les magazines et dans les univers des marques.

AC Justement, quel est le rôle des magazines aujourd’hui ?

MX Il y a toujours une plus-value sur le support papier. Ça reste plus prestigieux pour un mannequin de travailler pour un support papier, plutôt que digital. Les équipes ne sont pas les mêmes. Beaucoup de photographes importants ne veulent pas faire de digital. Pour un mannequin, l’intérêt d’un magazine ce sont les rencontres qu’elle peut faire, avoir la chance de travailler avec tel ou tel photographe, qui fait les campagnes de telle ou telle marque… C’est aussi de l’image qui permet de construire un book, et ça apprend à travailler…

AC Le nombre de followers est-il un critère au moment de choisir un mannequin ou une égérie ?

MX Oui, c’est très important. Mais on a quand même le choix entre Rihanna et plein d’autres stars. Je ne vois pas Taylor Swift faire d’énormes campagnes avec des marques de mode… Mais plus largement, les mannequins sont aujourd’hui obligés de faire du branding d’eux-mêmes. Dans beaucoup de briefs, les filles doivent avoir plus de tant de followers, donc il faut y aller, il faut les avoir !

en termes de mensurations, les Françaises n’ont pas tellement envie d’entendre dire qu’elles sont petites et qu’elles ont un peu de poids à perdre

AC Dans votre pratique de directeur de casting, vous êtes plutôt sollicité pour des campagnes, des défilés, du brand content ?

MX On doit savoir tout faire, mais pour devenir incontournable, la présence sur les défilés est hyper importante. Il faut se battre pour faire beaucoup de défilés, parce que plus tu en fais, plus tu as de pouvoir de négociation avec les agences sur les mannequins que tu vas avoir. C’est vraiment la clé d’entrée : le défilé et les campagnes. Après, il faut aussi continuer à faire des beaux éditos pour les magazines, pour l’image. Puis tu as aussi tout ce qui est lookbooks, ces petites choses pour faire rentrer de l’argent.

AC La concurrence doit être rude au moment des défilés…

MX Bien sûr, c’est d’ailleurs une partie de bluff. Au début de la semaine des défilés, beaucoup d’agences vont dire : ah non désolé, tu ne peux pas l’avoir parce qu’elle est en exclu Dior. Alors tu t’amuses à compter le nombre de gens qui sont en exclu Dior, et ça fait beaucoup de monde ! Les agences essaient toujours de survendre les filles, et parfois le soufflé retombe et ils te rappellent pour te supplier de les prendre.

AC Combien un mannequin est-il payé pour défiler ?

MX Il existe des grilles tarifaires, respectées par les grandes maisons, mais beaucoup de petites marques paient les mannequins en vêtements. Après, les tarifs sont négociés en fonction des filles. Une fille lambda est facturée entre 1 000 et 2 000 euros quand certaines prennent 10 000 pour un show.

AC Défilés, campagnes, éditos… le digital n’a pas tant bouleversé le système…

MX C’est un business supplémentaire et les agences ont dû s’y adapter : le post d’une mannequin sur Instagram, ça se paye, ce qui n’était pas si évident il y a encore deux ans.

AC Pour préciser : une marque propose à un mannequin qui dispose d’un certain nombre de followers de poster une image avec ses vêtements.

MX Exactement. On lui envoie des vêtements de la marque, elle doit faire des photos « domestiques », qui deviendront trois posts en trois semaines. Pour ça, des agences vont demander une toute petite somme, en sachant que la mannequin sera contente de le faire et dira merci pour les chaussures. D’autres agences réclameront tant de milliers d’euros par post…

AC Il est donc acquis que ces posts sont rémunérés ?

MX Oui, de même que lors du shooting d’une campagne pour une marque, les agences demandent s’il y aura du support supplémentaire, comme les backstages, et le négocient.

AC Le métier a effectivement évolué…

MX Sans parler des aspects administratifs ! Les agences doivent maintenant organiser des visites médicales et faire venir un médecin agréé pour qu’il voie tous les mannequins.

AC Et que vérifie-t-il ?

MX Qu’elles ne sont pas sous-alimentées. La variable utilisée, et qui n’est pas hyper fiable d’ailleurs, c’est l’IMC. Ils essaient aussi de détecter si la fille n’est pas fragile psychologiquement. S’ajoute à cela une nouvelle charte LVMH : les mannequins de moins de 18 ans doivent avoir un chaperon sur les castings, sur les défilés, etc.

AC J’ai l’impression qu’on voit moins le stéréotype de la mannequin russe, blonde, post-adolescente un peu triste.

MX On en voit moins, mais beaucoup de marques les demandent toujours, et évidemment celles qui font le plus rêver. Le changement vient davantage des marques émergentes.

AC Comment voyez-vous évoluer le métier de directeur de casting ?

MX Si on regarde la manière dont sont organisées les agences new-yorkaises, on observe plusieurs divisions : mannequin, « curve », influenceurs… Donc, le directeur de casting va être de plus en plus en contact avec des gens dont le mannequinat n’est pas forcément le métier.

AC Effectivement, il n’y a pas d’école pour apprendre à être mannequin…

MX Et il y a un monde entre se prendre en photo pour son compte Instagram et se faire diriger sur un shoot professionnel. Cette génération a l’habitude de tout contrôler. Sauf que, dans un contexte professionnel, ils se rendent compte que le boulot de mannequin c’est de lâcher prise et ne surtout pas être dans le contrôle. Ils doivent faire confiance à une équipe et savoir accepter qu’on voie en eux des choses qu’ils ne voient pas et qui peuvent être géniales. Il faut qu’ils acceptent d’être dans la surprise, dans la redécouverte de leur propre beauté.